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Le 15 mars 2019, intervention de Jean-Philippe Ould Aoudia


L'Intervention a eu lieu au ministère chargé des Relations avec le Parlement lors de l'hommage rendu aux six dirigeants des centres sociaux éducatifs assassinés par l’OAS à Alger le 15 mars 1962 devant la plaque commémorative apposée le 12 décembre 2001 par Jack Lang, ministre de l’Éducation nationale, dans les locaux occupés à l’époque par le ministre délégué à l’Enseignement professionnel, Jean-Luc Mélenchon.

Monsieur Jean Laurans, président de la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie de Paris,
Madame Geneviève Zamansky-Bonnin, secrétaire générale de l’association Germaine Tillion,
Monsieur Jean-François Gavoury, président de l’Association pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS,
Madeleine, Paule et Safia, Jean-François, Rachid et Thierry, descendants de victimes de l’OAS,
Monsieur Guillaume Snollaerts, chef de cabinet de Monsieur le ministre, chargé des Relations avec le Parlement,
Monsieur Bernard Fercoq, porte-drapeau départemental de la fédération de la Fnaca de Paris,
Mesdames et messieurs les représentants d’associations,
Mes chers amis ici présents,

Les six dirigeants des Centres sociaux éducatifs dont nous honorons la mémoire, ont été assassinés par une organisation terroriste et aussi raciste. Le nombre et la gravité des attentats commis par l’OAS ont tendance à faire oublier qu’elle fut fondamentalement raciste, parce qu’issue d’une colonisation féroce avec, entre autres, ses deux collèges électoraux : les citoyens français d’un côté, les sujets français de l’autre. L’historien anglais Alistair Horne cite un des chefs de l’organisation :

Il faut se souvenir de la mentalité arabe. Pour impressionner les Arabes, il est nécessaire de faire de l’assassinat d’un homme, une performance solennelle. Ne l’abattez pas seulement d’un coup de feu, placez-le contre un mur, devant un peloton d’exécution[1].

Ou bien cette directive du commandant en chef de l’OAS, le général félon Raoul Salan, qui ordonne dans son instruction numéro 29, en date du 25 février 1962 :

il faut s’attaquer aux personnalités intellectuelles musulmanes […] Chaque fois qu’un de ceux-ci sera soupçonné de sympathie (et je dis bien « soupçonné » et « sympathie » à l’égard du FLN, il devra être abattu.

Commentant cette directive, Jean Lacouture écrit : « C’est ainsi que quelques jours plus tard fut assassiné cet homme de réconciliation qu’était l’écrivain kabyle Mouloud Feraoun. » Quant à ce jeune terroriste pied-noir, spécialisé dans l’assassinat des petits commerçants arabes, il écrit dans son livre-témoignage : « Comme chaque matin à neuf heures, nous allons nous livrer à notre ratonnade quotidienne. C’est le meilleur moment de la journée[2] »

Malheureusement, le racisme reste, toujours d’actualité. Le dictionnaire le définit comme une : « idéologie fondée sur la croyance qu’il existe une hiérarchie entre les groupes humains, les “races” ». Dans le livre d’entretiens La Traversée du mal, Germaine Tillion, déportée au camp de la mort de Ravensbrück, déclare : « Le racisme est une peur devenue folle, et c’est ce qu’il faut éviter à tout prix, si l’on veut que l’humanité survive[3]. » Or, comme l’écrit Pierre Stambul, co-président de l’Union juive française pour la paix (UJFP), à laquelle j’appartiens : « Le racisme est indivisible. »

Il constitue une entité, un bloc qu’on ne peut diviser, découper, classer en différentes catégories plus ou moins graves, plus ou moins condamnables en dosant notre indignation selon la personne qui en est l’objet.
Toutes les victimes du racisme doivent bénéficier de la même protection.
Chaque victime du racisme doit bénéficier de la même compassion : quelle que soit la couleur de sa peau, quelle que soit sa religion, quelle que soit son orientation sexuelle.
Nous, descendants de victimes de l’OAS, avons longtemps dû supporter l’intolérable injustice de voir nos parents subir une considération bien moindre que celle dont bénéficiaient d’autres victimes de la guerre d’Algérie.
Établir une discrimination entre les victimes du racisme, établir une hiérarchie dans la victimisation, c’est faire preuve de racisme, et donc ajouter du racisme au racisme.

Par la peur qu’il génère, le racisme rend l’homme fou et il nous faut collectivement retrouver la raison pour lutter de façon équitable, efficace et rationnelle afin d’en empêcher toute forme d’expression.
Et c’est encore Germaine Tillion qui nous incite à réfléchir lorsqu’elle écrit dans son ouvrage, Ravensbrück qu’elle a remanié à trois reprises :

Qu’il existe des « races » féroces ou des « races » perverses m’a toujours paru absurde, même en 1945 – quand je dis « races », j’entends des cultures voisines –, mais il est vrai que certaines sociétés admettent certaines férocités et, entre 1939 et 1945, j’ai cédé comme beaucoup à la tentation de formuler des différences, des mises à part : « ils » ont fait ceci, « nous » ne le ferions pas… Aujourd’hui, je n’en pense plus un mot, et je suis convaincue au contraire qu’il n’existe pas un peuple qui soit à l’abri du désastre moral collectif [4].

C’est l’école, l’enseignement, l’éducation qui constituent le meilleur rempart au désastre moral d’une nation.
Les barbares ne s’y trompent pas et savent bien qui les empêche d’appliquer leur idéologie et qu’il faut éliminer.
Qui a déclaré en 1933 : « Quand j’entends le mot culture je sors mon revolver » ? Le général nazi Baldur von Schirach au temps des grands bûchers de livres et de la répression des intellectuels mis dans le camp de Dachau dès 1933.
Qui a sommairement exécuté Federico Garcia Lorca le 18 août 1936 ? Des miliciens franquistes.
Qui sont les incendiaires de la bibliothèque de l’université d’Alger le 7 juin 1962 ? Ce sont les terroristes de l’OAS qui voulaient maintenir la colonisation en Algérie.

Le rôle du maître, de l’instituteur, du professeur, de tout dispensateur de savoir est essentiel pour apprendre le respect de l’autre, l’égalité entre les hommes, les valeurs de la République qu’il faut défendre lorsqu’elles sont transgressées voire attaquées.
De ce point de vue, le crime collectif du 15 mars 1962 contre six dirigeants des Centres sociaux éducatifs, membres de l’Éducation nationale, assassinés dans leur mission d’enseignement et sur leur lieu de travail restera un crime inexpiable.

Mesdames, messieurs, je vous remercie.

  1. Alistaire Horne, « Histoire de la guerre d’Algérie », Albin Michel, Plon, 1989, p. 549.
  2. Pierre-Dominique Giacomoni, « J’ai tué pour rien », Fayard, Paris, 1974.
  3. Germaine Tillion, « La Traversée du mal », Éd. Arléa,1997.
  4. Germaine Tillion, « Ravensbrück », Seuil, 1988, p. 104.

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