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Le 15 mars 2019, discours de Michel Lambart

2019-05-03 | |

Discours prononcé au ministère chargé des Relations avec le Parlement lors de l'hommage rendu aux six dirigeants des centres sociaux éducatifs assassinés par l’OAS à Alger le 15 mars 1962 devant la plaque commémorative apposée le 12 décembre 2001 par Jack Lang, ministre de l’Éducation nationale, dans les locaux occupés à l’époque par le ministre délégué à l’Enseignement professionnel, Jean-Luc Mélenchon.

Monsieur le ministre auprès du Premier ministre, chargé des relations avec le Parlement,
Monsieur le Directeur de Cabinet,
Monsieur le Chef de Cabinet,
Monsieur le secrétaire d’État auprès du Premier ministre, porte-parole du Gouvernement,
Madame la directrice du Musée national de l’Éducation,
Madame la secrétaire générale de l’association Germaine Tillion,
Monsieur le directeur du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires de Paris,
Monsieur le président de la commission « Mémoire-histoire-enseignement de la guerre d’Algérie » de la Fnaca,
Monsieur le président de l’Association nationale pour la protection de la mémoire des victimes de l’OAS,
Monsieur le président de l’association Solidarité Loiret-Algérie,
Monsieur le président de l’association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons,
Chers amis, familles des victimes,
Mesdames, Messieurs,

Ce 15 mars, il y aura cinquante-sept ans ce matin, des sicaires de l’OAS investissaient les locaux des Centres sociaux éducatifs de Château-royal à El-Biar, sur les hauteurs d’Alger, pour assassiner, au cours d’une réunion de travail, six inspecteurs de l’Éducation nationale dans ces Centres.
Les tueurs retinrent les principaux responsables et, symboliquement, trois d’origine métropolitaine et trois d’origine algérienne afin de rendre impossible toute fraternisation dans l’élaboration de l’Algérie nouvelle. À trois jours des accords d’Évian sur le cessez-le-feu et l’indépendance algérienne, à la suite de sept années de guerre.
Pour l’OAS, conserver l’Algérie française et prendre le pouvoir devenaient un leurre, mais, dans la rage du désespoir, elle ne laissait plus à ses opposants le choix entre la valise ou le cercueil, c’était le cercueil…

Il fallut trente-sept années pour que les événements d’Algérie soient reconnus comme la guerre d’Algérie par la loi 99 882 du 18 octobre 1999, et trente-neuf années, le 12 décembre 2001, pour qu’une plaque commémorative et une salle vous soient consacrées en cet Hôtel de Rothelin-Charolais :

Max Marchand, Mouloud Feraoun, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hammoutène, Salah Ould Aoudia, assassinés dans l’exercice de leurs fonctions le 15 mars 1962 à Alger, victimes de leur engagement pour les valeurs de la République et pour l’indépendance de l’Algérie dans une relation fraternelle avec la France.

Notre président, le docteur Jean-Philippe Ould Aoudia, alors secrétaire général, écrivait dans le numéro spécial Le Lien 44, mars 2002 :

Par la qualité de la cérémonie du mercredi 12 décembre 2001, honneur a été rendu à la mémoire de six enseignants assassinés dans l’exercice de leurs fonctions, et la République a su magnifier l’hommage qui leur était dû pour le transformer en exemple perpétuel de ce que doivent être l’enseignement et la défense des idéaux qui transcendent l’Homme et permettent de résister à la tentation du pire.

Le président national de la Fnaca et le président de la commission nationale « Mémoire-histoire-enseignement de la guerre d’Algérie » participaient à cette juste reconnaissance.
2019, c’est le soixantenaire d’une année clef dans la politique menée par le général de Gaulle en Algérie.
18 avril, Michel Rocard remet au Garde des Sceaux Edmond Michelet, un rapport sur le regroupement par l’armée d’un million d’Algériens dans des camps afin de mieux contrôler certaines régions et de rendre impossible les contacts entre le FLN et la population, toute personne circulant à l’extérieur de ces camps est tenue pour rebelle et arrêtée. Michel Rocard dénonce les conditions effroyables d’hygiène, la malnutrition et la mortalité infantile.
30 août, pendant quatre jours, le général de Gaulle effectue la « tournée des popotes » et, dans un climat de défiance avec l’armée, déclare que les Algériens auront à choisir entre l’intégration, l’association et l’indépendance.
Ce même 30 août, Mouloud Feraoun confie à son Journal :

De Gaulle entreprend un voyage dans le djebel pour voir le montagnard dans son gourbi, le soldat sur le piton. Le tout dernier coin visité est Tizi-Hibel, mon village. Jamais je n’aurais pensé que Tizi-Hibel recevrait au cours de son humble histoire un homme aussi haut placé ! Voilà un honneur qui vaudra cher sans doute à Da Belkacem, le rallié malgré lui. Tout ce qu’on a montré à De Gaulle, ça va peut-être l’induire en erreur. Verra-t-il que les soldats ou officiers pacificateurs perdent leur temps à prétendre « reconquérir les cœurs » ? On ne reconquiert ni par le mensonge, ni par la contrainte, ni par la ruse.

Les conditions de vie deviennent intenables, dans sa précédente relation du 25 juillet, Mouloud s’interroge : « Tout cela est fébrile, artificiel, trompeur. Alors pourquoi arrêter le Journal ? Pourtant je voudrais bien l’arrêter, n’avoir plus rien à dire. Hélas, ce n’est pas la fin. Nous sommes encore loin de la fin. » Il ne le reprendra que sporadiquement jusqu’au 14 mars 1962.

16 septembre, le général de Gaulle déclare à la télévision :

On peut envisager le jour où les hommes et les femmes d’Algérie décideront de leur sort en connaissance de cause. Compte tenu des données algériennes, nationales et internationales, je considère nécessaire que ce recours à l’autodétermination soit aujourd’hui proclamé.

28 septembre, le Gouvernement provisoire de la République algérienne répond aux propositions du général de Gaulle sur l’autodétermination en posant l’indépendance en préalable à toute négociation et propose Ahmed ben Bella et ses compagnons de captivité pour négocier avec la France.

Le bulletin Le Lien n° 69, décembre 2018, paru en janvier 2019, donne un compte rendu de la lecture du livre de Michèle Audin, intitulé Comme une rivière bleue, Paris 1871 et cette introduction :

Maurice Audin, mathématicien, assistant à la faculté d’Alger, fut arrêté par des parachutistes français le 11 juin 1957 ; disparu, mort sous la torture ou exécuté… L’association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons, avec d’autres, reste engagée pour obtenir une reconnaissance de la responsabilité du gouvernement français dans la mort de Maurice Audin.
Effectivement, le texte de ce compte-rendu fut remis à notre conseil d’administration, mercredi 12 septembre 2018 et c’est le lendemain, jeudi 13 septembre, que nous prîmes connaissance de la déclaration historique du président de la République, Emmanuel Macron, quant à la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin, torturé puis éliminé ou torturé à mort par les parachutistes qui l’avaient arrêté à son domicile.
À la suite d’une lutte de soixante et une années pour connaître la vérité sur la disparition de Maurice, son épouse Josette, âgée de quatre-vingt-sept ans, reçut ce 13 septembre la visite du président de la République et put partir en paix le 2 février 2019 sans toutefois connaître l’endroit où repose le corps.

Vous, inspecteurs des Centres sociaux éducatifs, plusieurs membres de votre personnel connurent la torture, nous vous associons à notre message de gratitude au président de la République qui, le premier, prit en compte les recherches des historiens, en particulier celles de Pierre Vidal-Naquet, président du Comité Maurice Audin, relayées par de nombreuses associations, et le mathématicien Cédric Villani, député de l’Essonne, présidant le jury du prix Maurice Audin, prix décerné chaque année à deux mathématiciens, l’un Français, l’autre Algérien.

Messieurs les ministres, le 7 janvier nous vous adressions des messages de soutien consécutifs aux agressions à l’intérieur de votre ministère mettant en cause l’autorité républicaine que vous représentez, et aux actes de vandalisme en cet Hôtel de Rothelin-Charolais, ainsi la destruction de l’imposant portail du XVIIIe siècle, ce, après la profanation de l’Arc de Triomphe de l’Étoile, le 1er décembre, ce symbole national qui vit la République défigurée.
Depuis le 17 novembre 2018, sous couvert d’actions sociales et politiques, un mouvement hétérogène, né des réseaux sociaux, les Gilets Jaunes, permet à des factieux de prôner l’intolérance sous toutes ses formes dans des actes antirépublicains. Des maquettes d’échafaud sur effigie du président de la République aux croix gammées défigurant des portraits de Simone Veil. Ces individus sèment la haine et nous retrouvons le climat délétère d’une stratégie insurrectionnelle des débuts de l’OAS en Algérie.
La philosophe Simone Weil, dans son essai L’Enracinement, fournit une approche de la situation :

La haine de l’État, qui existe d’une manière latente, sourde et très profonde en France depuis Charles VI, empêche que des paroles émanant directement d’un gouvernement puissent être accueillies par chaque Français comme la voix d’un ami.

Vous, nos amis, inspecteurs des Centres sociaux éducatifs, vous étiez présents dans L’école en Algérie, l’Algérie à l’école, de 1830 à nos jours, l’exposition réalisée par le Musée national de l’Éducation du 8 avril 2017 au 20avril 2018 ; le colloque de ce jour « Les Centres sociaux dans l’histoire des mouvements d’éducation » vous est dédié ; nous présenterons des tableaux conçus pour la commémoration du 10e anniversaire de la mort de Germaine Tillion, créatrice de ces Centres.

Vous avez suivi Jean Zay, ministre novateur de l’Éducation nationale et créateur d’actions culturelles, assassiné par des miliciens français le 19 juin 1944, vous le suivîtes sur le chemin de l’école unique, dans l’esprit de la laïcité pour donner aux jeunes d’une Algérie meurtrie, et jusqu’au sacrifice suprême, éducation et instruction.
Vos actions ont porté leurs fruits et votre idéal républicain anime aujourd’hui leurs enfants.
Pour André Malraux, « L’espoir des hommes, c’est leur raison de vivre et de mourir », espérons que l’éducation conduira l’Homme vers l’harmonie universelle.


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Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons
L’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons publie une revue annuelle, Le Lien, qui figure au répertoire international des périodiques. Celle-ci est diffusée aux adhérents et sympathisants en France, en Algérie et Outre-mer. Tous n’ont pas connu Max Marchand et ses compagnons, mais ils croient à la tolérance, à l’humanisme, à la fraternité, à la solidarité et à la paix. Si vous, qui venez de lire ce texte, croyez à ces valeurs, nous serions heureux de vous accueillir pour travailler ensemble, au sein de l’association.