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Un crime de bureau


À la suite du putsch du 22 avril 1961, Max Marchand, inspecteur d’académie de Bône, doit prendre des sanctions contre des instituteurs qui n’ont pas hésité à soutenir les unités de parachutistes félons qui voulaient renverser la République. Le 3 mai il écrit : « Les événements ici ont été très durs. Nous sommes en plein fascisme et l’épuration n’est qu’une façade. J’espère toujours revenir en métropole[1]. » Il souhaitait donc, dès cette époque, quitter l’Algérie, d’autant plus que, début juin, il était menacé de mort par l’OAS.

Trois mois plus tard, le 17 septembre 1961, une charge d’explosif déposée par des membres de l’OAS détruit totalement l’inspection académique et le logement dans lequel habitait l’inspecteur. Les enseignants sanctionnés pour leur soutien au coup de force militaire sont soupçonnés d’être à l’origine d’un attentat visant à tuer leur supérieur, sorti à grand peine des décombres. Max Marchand « quitta Bône en rasant les murs comme un voleur, poursuivi par les instituteurs activistes [2]».

Gilbert Mayer, nouveau recteur de l’université depuis août 1960, décida de nommer Marchand directeur du service des Centres sociaux éducatifs à Alger. Pourquoi pareille décision du recteur ? Les deux pièces administratives de découverte récente incitent à penser que des considérations d’ordre politique n’y sont pas étrangères.

En effet, lors de la transmission des pouvoirs, Laurent Capdecomme a sûrement informé son successeur, s’il ne la connaissait pas déjà, de l’hostilité permanente de la part des unités de la 10e division parachutiste à l’égard du Service, dès sa création : arrestations, tortures, enlèvements, provocations, machination montée de toute pièce, etc.

Plus récemment encore, cette haine du Service a explosé lors du procès des Barricades en décembre 1960. Les inculpés ont à répondre de la mort de 14 gendarmes mobiles et des blessures de 125 autres, affaire criminelle à laquelle les Centres sociaux sont totalement étrangers. Mais les chefs militaires accusés de désobéissance profitent de la tribune que leur offrait un procès retentissant pour insulter, diffamer et porter atteinte à l’honneur de fonctionnaires de l’Éducation nationale.

Le 14 décembre 1960, Gilbert Mayer doit rédiger une mise au point officielle à l’intention de son ministre pour récuser les accusations formulées par des colonels déchaînés. Le 26 décembre il adresse à la presse un communiqué en forme de satisfecit accordé au Service, à son personnel et à son chef Marcel Lesne. Laurent Capdecomme, devenu directeur général de l’Enseignement scolaire à Paris, dépose à la barre le 13 janvier 1961 pour défendre l’Université et les Centres sociaux. Tous les inculpés civils et militaires qui furent acquittés vont constituer l’ossature de l’OAS.

Le 1er octobre 1961, Gilbert Mayer sait donc pertinemment qu’il nomme un inspecteur d’académie condamné à mort par l’OAS, qui l’a loupé de peu trois semaines auparavant, à la direction des Centres qui sont en ligne de mire des officiers déserteurs et de leurs complices entrés dans la clandestinité et le terrorisme. Cette décision, qui en outre s’oppose à l’accord conclu avec Laurent Capdecomme, constituerait-elle une sanction déguisée contre Max Marchand ? La question mérite d’être posée, tant était profond le fossé entre les tenants de l’Algérie française et les autres.

Quelles furent les conséquences de cette nomination sur la vie de Marchand ? Dans ses Réflexions sur la guerre d’Algérie [3], Ali Hammoutène écrit :

2 décembre 1961 […] J’ai rencontré Marchand à midi, il partait quelque part […] il est dur de mener une vie d’homme traqué. C’est bien l’impression qu’il donne […] (p. 146).

9 décembre 1961 M. Marchand s’absente assez souvent, il mène la vie de l’homme traqué. La peur d’un attentat ne le quitte plus […] Parfois, il m’inspire de la pitié (p. 146).

18 décembre 1961 M. Marchand vit un drame continuel, celui de l’homme traqué. Cette peur de l’attentat paralyse sa volonté de décision. Son action à Bône l’a marqué pour tout le reste de sa vie. Il sait que l’attentat dont il a été victime résulte d’une vengeance dont les promoteurs sont les instituteurs qui ont fait l’objet d’une sanction à la suite du 22 avril (p. 147).

Début février 1962, les principaux dirigeants des Centres bénéficient d’un stage de perfectionnement à Marly-le-Roi. Bernard Tricot, conseiller personnel du président de la République pour les Affaires algériennes leur rend visite. Chacun lui exprime ses inquiétudes les plus vives sur la situation en Algérie. Tricot leur demande de regagner leur poste et d’accomplir leur mission coûte que coûte pour empêcher l’OAS d’établir le chaos.

Profitant de ce séjour, Max Marchand se rend au ministère de l’Éducation nationale le 11 février 1962. Raymond Forin, secrétaire général de la section départementale du SNI, écrit :

Je l’ai [Max Marchand] vu pour la dernière fois à Paris, au ministère de l’Éducation nationale le 11 février 1962. Il sortait du cabinet du ministre [c’est-à-dire Lucien Paye, voire à son sujet la Présentation des documents], on venait de lui refuser le poste d’inspecteur d’académie de Belfort pour le donner à un nouveau promu. Il m’ajoutait : on m’a promis de me nommer en France, en juin, mais je n’atteindrai pas juin : ils auront ma peau avant[4].

Forin poursuit :

C’est donc en pleine lucidité du danger couru qu’il est retourné à Alger pour continuer son œuvre pacifique et humaine. J’ai insisté vainement pour qu’il demeurât à Paris. Mais que dire de ceux qui, par leur légèreté, l’ont ainsi sacrifié ? Je sais qu’il n’eut pas voulu la vengeance, mais nous, nous souhaitons que la justice passe[5].

Comment Monsieur le Recteur vivait-il ce climat de terreur qui régnait dans la ville ? Eh bien, il avait tout bonnement déserté son logement de fonction au sein du rectorat d’Alger pour résider avec son épouse dans une villa située à une cinquantaine de kilomètres, au Rocher Noir.

Comme plusieurs hauts responsables du gouvernement général avaient été faits prisonniers par les putschistes du 21 avril 1961, et pour éviter que se produise pareille mésaventure, la République en Algérie partit s’installer en septembre 1961 dans un vaste ensemble de villas et de bureaux construits dans le site touristique du Rocher Noir qui associait le charme, entre mer, ciel et vignobles, et le bénéfice d’une haute protection qu’assuraient des escadrons des Compagnies républicaines de sécurité derrière de hauts murs entourés de barbelés. La République française en Algérie se protégeait de sa propre armée et de l’OAS. Alors que les fonctionnaires qui restaient à leur poste pour empêcher le chaos passaient pour pertes et profits.

Quelles étaient les occupations de Monsieur le Recteur dans sa villa du Rocher Noir ? Pierre-Yves Cossé, chef de cabinet de René Petitbon[6] nommé Commissaire général à la Jeunesse, qui était tout autant une couverture qu’une mission, nous livre des informations aussi précieuses que rares sur le séjour des hauts fonctionnaires assignés en villégiature dans des villas de bord de mer.

Dans cette cité, était concentré ce qui restait d’un pouvoir colonial français, au moins civil, vivant ses derniers jours […]. Dans un grouillement dérisoire de mesquineries et de susceptibilités les épouses se jalousaient et se disputaient les villas…attiraient jardiniers et tapissiers pour assurer le standing de leurs résidences et leurs réceptions […] Une partie des hauts fonctionnaires coupés de leurs services restés à Alger n’avait plus prise sur le réel et était désœuvrée. C’était le cas du recteur, alors que Jean-Marc Favret, frais émoulu de l’Éna, se rendait régulièrement à Alger, veillait à la continuité minimale du service du rectorat, entretenait des relations avec des ultras et des musulmans, courait de grands risques avec une infinie discrétion. Le délégué général, Jean Morin, atteint d’hépatite, errait tel un fantôme sur les terrasses, flottant dans ses vêtements […]. L’épouse du recteur fut au bord de la crise de nerf, lorsque le poisson du vendredi n’arriva pas à temps pour un « grand déjeuner »[7].

Au bout du lotissement, une fois dépassées les résidences proches de la mer : la plage.

7 mars 1962, lettre de Max Marchand : « le gouvernement, dans sa grande générosité et l’énergie farouche qu’il ne manifeste qu’en face de ses fonctionnaires fidèles vient d’enjoindre à tous ses chefs de service de rester à leur poste. Obéissons ».

14 mars 1962, Journal de Mouloud Feraoun : « À Alger, c’est la terreur […]. Bien sûr je ne veux pas mourir et je ne veux absolument pas que mes enfants meurent ».

15 mars 1962, 10 heures 30. Un commando puissamment armé de l’OAS[8] massacre les six principaux dirigeants des Centres sociaux éducatifs réunis en séance de travail au siège du Service : Eymard, Basset, Feraoun, Hammoutène, Marchand, Ould Aoudia.

Aux obsèques des six victimes étaient présents : M. Pierre Guillaumat, ministre chargé de la Fonction publique, représentant le président de la République ; M. Jean Morin, délégué général de la France en Algérie ; M. Lucien Paye, ministre de l’Éducation nationale ; M. Jules Vitalis-Cros, préfet d’Alger ; M. Gilbert Mayer, recteur d’académie ; René Petitbon, commissaire général à la Jeunesse ; R. de Vulpillières, chargé de mission auprès du ministre de l’Éducation nationale.

Le discours prononcé par Paye commençait ainsi : « Devant ces six cercueils alignés, la douleur nous étreint, mais aussi la colère et la honte »… Après lecture des archives de Marchand, la colère et la honte qui nous étreint est provoquée par le comportement indigne des responsables du pouvoir à Alger comme à Paris.

Mais aujourd’hui, au cœur même de l’État, l’attribution de la qualité de « Mort pour la France » est régulièrement refusée à six fonctionnaires de l’Éducation nationale « assassinés dans l’exercice de leurs fonctions le 15 mars 1962 à Alger, victimes de leur engagement pour les valeurs de la République et pour l’indépendance de l’Algérie dans une relation fraternelle avec la France[9] ». La colère et la honte à nouveau nous étreignent.

Jean-Philippe Ould Aoudia
article paru dans Le Lien numéro 72


  1. Serge Jouin, Max Marchand (1911-1962), de la France à l’Algérie, « biographie d’un enseignant », 1993, Lille, ANRT-Université de Lille III, p. 185.
  2. Lettre de Max Marchand à M. et Mme Leroy in Serge Jouin, op. cit., p. 189.
  3. Ali Hammoutène, Réflexions sur la guerre d’Algérie, 1983, Éd. Publisud.
  4. In Serge Jouin, op. cit., p. 192.
  5. Ibid. p. 193.
  6. Le septième nom inscrit sur la liste des appelés par Gabriel Anglade, le 15 mars 1962, dans la salle où étaient réunis les principaux dirigeants des Centres de l’Algérie. Petitbon était absent. Pour connaître les raisons de son inscription sur la liste des condamnés et de son absence ce jour-là, voir Jean-Philippe Ould Aoudia : Deux fers au feu, De Gaulle et l’Algérie. Suivi d’Un crime d’État, Paris 23 mai 1959, 2015, Paris, Éd. Tirésias, 144 p.
  7. Pierre-Yves Cossé, Le Vermeil et la Vie, 1998, Éd. Sépia, p. 102.
  8. Composé de Gabriel Anglade, Jean-Louis Blanchy, Roger Degueldre, Marcel Leger, Joseph Rizza.

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