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Relations franco-algériennes : des engagements exemplaires, une leçon pour le présent


Les relations entre l’Algérie et la France ont évolué en dents de scie depuis l’indépendance de notre pays. Otages d’enjeux politiciens, elles ont été souvent instrumentalisées dans le sens d’intérêts catégoriels. Pourtant cela n’a pas été toujours le cas et paradoxalement, aux lendemains de l’indépendance, principalement lorsqu’elles se sont développées sur la base d’engagements de personnalités et de groupes « européens » qui ont accompagné l’émancipation du peuple algérien. Ainsi l’indépendance de l’Algérie en juillet 1962 ne marque pas, en dépit de la radicalisation des violences sur les derniers mois, de rupture dans les engagements de Français d’Algérie ou métropolitains dans la naissance et l’accompagnement de la construction de la jeune nation algérienne.

Ces catégories sociales étiquetées un peu rapidement sous le vocable de « pieds-rouges » et homogénéisées, sont de fait très différentes du point de vue de leurs trajectoires et engagements, mobilisant des communistes de différentes orientations, des porteurs de valise, des trotskistes de différentes tendances, des humanistes chrétiens et juifs ou agnostiques, des indépendantistes, des tiers-mondistes ou simplement des amis, des sympathisants, d’un pays exsangue sorti d’une guerre et d’une répression atroces.

Lieux, institutions

La coopération, notion elle-même qui nécessite d’être déconstruite, à laquelle nous préférons la notion d’engagement, fut multiforme et évolua selon les contextes et les rapports de force politique. Les engagements avec et pour l’Algérie indépendante peuvent être ainsi catégorisés et référés à des lieux où des institutions qui furent pris en charge dès l’indépendance par des personnalités remarquables.

Le premier lieu dans lequel s’expriment ces engagements est l’espace politique. La première institution de transition, l’Exécutif provisoire, a été de ce point de vue un espace, un moment d’engagements de personnalités, pour citer les plus emblématiques, comme Charles Koenig, instituteur maire député de Saida, Roger Roth, avoué, maire député de Philippeville (Skikda), Jean Mannoni, médecin, à côté d’administrateurs qui ont visé à construire une société plurielle (en témoigne la volonté de mener la campagne référendaire de l’été 62 en faisant participer plusieurs partis politiques à côté du FLN, comme le PCA, le MPC, le PSU, la SFIO, le PPA et le CMBSAE (Comité Blida Mitidja de soutien aux accords d’Évian ») et ont contribué à asseoir le démarrage  de la coopération elle-même.

En second, la constituante, l’assemblée algérienne fut également un espace d’engagement d’élus « européens ». Ce sont 16 députés européens : les trois membres de l’exécutif provisoire, Paul Ramage, Alexandre Chaulet – le père de Pierre qui, décédé en 1963, va recevoir un hommage solennel du président Ben Bella –, l’abbé Bérenguer, des délégués d’Oran, Durant de Sétif, Gaumont de Bône (Annaba), Magliolo de Mostaganem, Cornu, Evelyne Lavalette qui avait fait partie de la commission centrale de contrôle et d’autres… sur 196 qui vont siéger en 1963 dans la première assemblée algérienne. Celle-ci eut comme vice-président un Européen, Roger Roth, désigné dès la première réunion. Il va en devenir le président après la démission de Ferhat Abbas le 14 août 63.

Les « Européens » d’Algérie ont eu également des postes de haute responsabilité  dans l’administration du jeune État algérien : conseillers de ministres, préfets et sous-préfets. Quatre préfets et sous-préfets ont été désignés par l’Exécutif provisoire – Audouard Pierre à Collo, Mas Roger à Ain Témouchent, Ripoll Pierre à Tiaret et Albert Victori qui, nommé à Batna se désista rapidement – et ont continué à activer après le 3 juillet et pendant quelques années encore dans l’Algérie indépendante. Roger Mas accompagna notamment l’application des décrets de mars sur l’autogestion et beaucoup de Tiaretis se souviennent de Ripoll « instit » engagé dans le développement de sa ville.

Magistrature et barreau

L’indépendance algérienne n’apparaît pas également comme une rupture dans la continuité de la présence de personnels juridiques français, magistrats et enseignants en  droit.  En 1963, il y a 173 fonctionnaires « européens » dans la justice algérienne, 62 juges d’instruction et 42 procureurs, conseillers, vice-présidents de tribunaux. Les magistrats français jouent un grand rôle dans le démarrage de la justice algérienne. Ils sont le plus souvent à des postes de responsabilité. Le nombre d’avocats français exerçant en Algérie aux lendemains de l’indépendance reste lui aussi relativement important une centaine en 1963, 95 en 1964 et 48 en 1965.

Ingénieurs et techniciens

À titre d’exemple, il n’y avait que deux ingénieurs algériens sur les 350 cadres que comptait EGA et quelques dizaines de techniciens, essentiellement dans le domaine commercial (témoignage de A. Kerramane). Dans les secteurs techniques, les cadres et ingénieurs étaient, là aussi pour l’essentiel d’entre eux, déjà en poste en Algérie avant l’indépendance et avaient choisi de rester dans le pays. Ils ont assuré les responsabilités des directions centrales du ministère des Travaux Publics de l’Habitat et de la Reconstruction sous le ministère Boumendjel, ainsi que celles des directions départementales dans les wilayate. Dès 1963, arrivent de nouveaux ingénieurs français engagés avec l’Algérie (Paul Funel, Hubert Roux, ingénieurs des ponts et chaussées). Ils ont eu une action déterminante dans la gestion et la sécurité des barrages. En 1964 ce sont cinq ingénieurs, Michel Henry et Nicolas Crissot à Oran et Saida, Jean Grammont à Tlemcen, Desbazeilles  (barrages et grandes adductions) et Jacques Lugan au SES (études des ressources en eau) qui vont consolider l’encadrement du secteur (témoignage de Mohamed Ben Blidia).  René Vella, « Ould El Blad » comme il aime à se présenter, directeur de la Centrale d’Alger-Port, assure avoir géré la centrale électrique du port d’Alger dès les premiers jours de l’indépendance et permis aux Algérois qu’il n’y ait pas de coupures d’électricité durant l’été 1962.

École et Université

Ce sont quelques douze mille enseignants Français d’Algérie et métropolitains qui vont faire les rentrées scolaires et universitaires de l’indépendance. Les instituteurs sont les plus nombreux (plus de 8 300 instituteurs recensés à la rentrée de septembre 62,) la rentrée est préparée dés juillet 1962 par Charles Koenig et Louis Rigaud, natif de Duperré, qui, accompagnés par le délégué à l’ordre public de l’exécutif Abdelkader El Hassar, furent reçus le 20 juillet par Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene à Tlemcen pour mettre au point cette rentrée. Dès septembre 1962, en lien avec leurs collègues algériens, les instituteurs ouvrent les écoles dans le bled ou les villes, pour beaucoup, là où ils étaient déjà en poste avant l’indépendance.

L’université algérienne a eu dans ce contexte comme gestionnaires et enseignants, en lettres et sciences humaines, droit et sciences économiques, médecine et sciences, d’immenses personnalités comme les professeurs André Mandouze, Jacques Peyregua – qui furent condamnés par l’OAS–, Roussier (premier doyen de la fac de droit), François Borella (engagé très tôt pour l’indépendance), Paul-Albert Février en lettres, Jean Leca à l’IEP, André Tiano en économie.

Le professeur Mandouze  prend en 1963 la succession du recteur Gauthier dans la direction de la toute jeune université algérienne. Dans sa leçon inaugurale au début de novembre 1963, en présence du président Ben Bella et du gouvernement au complet, André Mandouze esquissait l’avenir d’une université critique, ouverte sur l’universel, où l’exigence intellectuelle « doit apporter aux hommes politiques, hommes d’action, les réserves de la réflexion des hommes de pensée ».

Certains départements démarrèrent quasiment ex nihilo avec la seule bonne volonté d’enseignants. En droit, certains parmi les magistrats en exercice contribuèrent à l’encadrement de l’institution. En lettres, Paul-Albert Février (lui dont les moujahidines de la région d’Ain Oulmène, ex-Colbert, disaient qu’il était l’un des leurs) qui enseigne dès 62, va prendre en 1964 le poste de doyen en succession de Jean Lassus. En médecine, certains médecins comme les docteurs Marcel Legrain (qui va devenir membre de l’académie de médecine), Michel Martini, Annette Roger et Serge Fabre, Joseph Serror, Pierre Roche, Yves Phèline, Jacques Brehan, Pierre Guedj et en psychiatrie, Alice Cherki (qui vient d’acquérir légitimement la nationalité algérienne), Meyer Timsit, travaillaient aussi bien au ministère ou dans les centres hospitaliers qu’ils ont fait démarrer qu’à l’université où ils formèrent toute une génération de médecins algériens. En économie également fut crée l’Institut de gestion et de planification dirigé par Jacques Peyrega, institut qui a vu la collaboration de jeunes militants indépendantistes comme Grumbach Tienot et Michel Ribes. En mathématiques, Godement et Bardos prirent en charge le département où n’officiait aucun enseignant local au lendemain de l’indépendance et arrivent en renfort des premiers universitaires engagés, Daniel Lehmann, Henri Buchwalter  et Marc Roux… Six mathématiciens officient comme missionnaires, Jean-Pierre Serre et Alexandre Grothendieck, deux titulaires de la médaille Field, ainsi que Roger Godement et Martin Zenner  (selon Amar El Kolli et Martin  Zerner ).

La rentrée universitaire de 1962 configure ainsi un champ universitaire et de recherches quelque peu « hybride » d’une université de la formation continue où des étudiants seniors vont coexister à côte d’un encadrement d’enseignants à peu près de leur âge et qui s’étaient engagés pour l’indépendance. Cette caractéristique de « melting-pot » définissait dans le moment un espace universitaire fait de proximités et de connivences politiques.

La recherche aussi avait maintenu des liens très soutenus avec le CNRS à travers l’organisme de coopération scientifique, l’OCS, qui avait succédé au CRS, s’est vu confier la gestion de quatre instituts de recherche administrés jusque là par l'Office universitaire et culturel en Algérie : Institut d'études nucléaires, Institut océanographique, Centre Pierre et Marie. Curie, le Centre de recherche anthropologique et de préhistoire. Paul-Albert Février dirigea le CRAM (Centre de recherches sur l’Afrique méditerranéenne) à Hydra. L’AARDESS (Association algérienne de recherches en démographie et sciences sociales, le CNERU, l’Inra, l’École polytechnique, où officièrent nombre d’enseignants et chercheurs français, apportèrent beaucoup à la formation de jeunes chercheurs et à la connaissance des réalités sociales algériennes.

En 1967 au sein de l’Institut d’études politiques dont le premier directeur fut Jean Leca, natif de Bab el-Oued, fut crée le premier Centre algérien de recherches et de documentation en sciences sociales (CERDESS) dirigé par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron pour le département de sociologie et Jean Leca, Jean-Louis Quermonne secondés par Jean-Claude Vatin pour celui de sciences politiques. De jeunes professeurs missionnaires y officièrent, Robert Castel, Abdelmalek Sayad, Jean-Pierre Briand, Jean-Louis Saglio, Remi Lenoir, auxquels seront associés le sociolinguiste Luis Priéto, l’ethnologue Cusenier, l’historienne Yvonne Turin.

Les années qui suivent le coup d’État de 1965 vont voir refluer les vieux militants indépendantistes coopérants, engagés tout à la fois dans l’université et dans la société. Par opposition ceux qui, venant de France, vont rejoindre l’institution universitaire entre 1965 et 1971 appartiennent à une autre classe d’âge. Jeunes normaliens, énarques, universitaires ou sortis des grandes écoles, ils ont été pour beaucoup, étudiants à la fin de la guerre d’Algérie. Si les premiers militants avaient été directement engagés dans les luttes anticoloniales, les seconds sont des jeunes diplômés nourris aux influences du mouvement social et à celles des luttes anticolonialistes et anti-impérialistes qui culminent avec les manifestations contre la guerre du Vietnam et mai 68.

Apogée et déclin de la coopération

On peut sans forcer l’histoire conclure que l’université d’Alger  fut dans le contexte des années 70 un vrai laboratoire, centre d’expérimentation, de novations pédagogiques, de formation, de débats intellectuels stimulants. La part des universitaires français reste majoritaire. Beaucoup parmi ceux qui enseignaient en Algérie vont s’affirmer quelques années plus tard dans le champ intellectuel et de la recherche en France. Sans être exhaustifs, on peut citer Balibar, Labica, Bidet, Galichet, Gadant en philosophie, Briand, Lenoir, Penneff, Hélie, Glassman, Cuche, Durand, Dufour, Coulon en sociologie, Imberty en psychologie, Noushi, Prenant, Gallissot, Meynier, Lacoste, Cabot en histoire et géographie, De Bernis, Blanc, Palloix en économie, Collot, Fenaux, Soulier, Timsit, Vatin, Gourdon, Henry, Miaille, Bontemps, Lafargue, David, Etienne, Barack, Journès, Burgat en droit et sciences politiques. Des missionnaires, M. Rodinson, J. Berque, P. Bourdieu, Y. Turin, venant de l’École pratique des hautes études, du CNRS, des universités, contribuaient à nourrir les débats et à poser de nouvelles problématiques du développement.

La période qui court de 1976 à 1983 va marquer le reflux et la quasi-disparition des « coopérants » français de plus en plus désenchantés sur la « voie algérienne ». Sans doute certains pourraient hâtivement conclure, après-coup, à une entreprise néocolonialiste, voire envisager ces engagements comme chevaux de Troie de nouvelles formes de domination, mais c’est méconnaitre et faire peu cas des passions algériennes qui ont animé toute une génération qui voulait effacer les décennies d’exploitation et de répression et conforter une révolution qui s’était soulevée contre l’exploitation, l’injustice et le racisme. C’est dans le renouvellement de ces solidarités par le bas que peut se construire l’avenir des deux rives.

Aissa Kadri
Cercle Nedjma
Article paru dans El Watan le 19/12/2012 et repris dans Le Lien 62, avril 2013


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