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Plaque commémorative au 101 rue de Grenelle


Plaque commémorative 101 rue de Grenelle
Plaque commémorative 101 rue de Grenelle

La rue de Grenelle, sur la rive gauche de Paris, est l’une de celles qui compte le plus de bâtiments classés, très âgés, mais mieux protégés et entretenus que notre historique Casbah. La construction de certains édifices et hôtels particuliers remonte jusqu’au 14e siècle, mais ils ont résisté aux outrages du temps, n’ayant pas eu à affronter ceux des hommes. Si les piétons peuvent se plaindre à bon droit de la largeur un peu juste des trottoirs, les automobilistes ne sont guère mieux lotis. Cette rue étroite est à sens unique pour la circulation, puisqu’il était impossible de l’élargir sans faire disparaître les joyaux d’architecture qui la bordaient. On peut ainsi découvrir, rue de Grenelle, des signatures prestigieuses, comme celle de Jules Mansart, Premier architecte du Roi Louis XIV. Une référence pour plusieurs générations d’architectes français et que les guides du «Paris historique» disposés en plusieurs points de l’artère se chargent de vous rappeler. Au 18e et au 19e siècle, le summum de la réussite sociale consistait à posséder un hôtel particulier, ou une maison rue de Grenelle. On signale, toutefois, que le turbulent couple Alfred de Musset-Georges Sand, qui n’était pas des plus argentés, a habité durant plusieurs années dans cette rue célèbre.

Ayant la bougeotte, et pas la moindre fortune, Guy de Maupassant a néanmoins fréquenté l’endroit, puisqu’il y a travaillé et que son éditeur se trouvait rue de Grenelle. Mais, dans une de ses nouvelles, racontée à la première personne, il possédait un hôtel particulier dans la même rue. C’était avant le voyage en Algérie où il découvrira une misère sociale encore plus terrible que celle qu’il avait connue. En quelques pages d’une rare lucidité, comme Victor Hugo en a tant manqué en l’occurrence, il décrit le décor somptueux, la beauté féérique du pays, mais aussi l’envers et le revers des choses. Il dénonce un «système de colonisation consistant à ruiner l’Arabe, à le dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever de misère»[1]. Maupassant a donc travaillé au premier ministère de l’instruction publique, où il était chargé de rédiger les discours du ministre. Quelle aurait été la réaction de Maupassant, il y a quelques mois, s’il était revenu à son ministère, devenu entretemps «Ministère de l’Immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire». Il semble bien que ce soit l’appellation la plus longue pour un ministère du gouvernement de Sarkozy, cornaqué par François Fillon. Un ministère au nom aussi long qu’un jour sans papiers pour un immigré clandestin, et installé dans les locaux de l’éducation nationale. Il était sans doute opportun de rappeler que si Jules Ferry était le fondateur de l’enseignement public et laïc, il était aussi un apôtre de la colonisation. C’est dans l’air du temps, mais pourquoi diable avoir donné une identité aussi longue à un ministère promis à une aussi courte durée? En novembre dernier, Sarkozy a supprimé le susdit ministère et a confié au titulaire sortant le portefeuille de l’industrie. M. Besson, jadis catalogué homme de gauche, n’est peut-être pas un colonialiste enragé mais il aura été à la tête d’un ministère dont les attributions faisaient chorus aux thuriféraires qui délirent encore sur les «bienfaits» de la colonisation. Quand on se présente aujourd’hui au 101 rue de Grenelle, on voit une bâtisse au fronton de laquelle ne figure aucune mention renvoyant à un ministère ou à une administration quelconque. Entre l’abri de droite où deux policiers en uniforme sont en faction, et l’édicule similaire sur ma gauche, où un jeune gardien en civil fait du surplace, j’hésite un court instant.

Puis je me souviens du procès de Bobigny [2], des malentendus conduisant à des arrestations mouvementées, avec usage de «Taser». Non, merci, pas de risques inutiles ! C’est donc au civil que va ma préférence. Le gardien qui ne doit pas avoir encore la trentaine n’est pas là pour faire visiter les lieux. Et, d’ailleurs, il n’y a rien à voir, selon lui. On ne peut décemment pas lui demander, au vu de son âge, s’il est au courant d’une plaque apposée dans une des salles du bâtiment en hommage aux martyrs du 15 mars 1962. Et si le gardien attitré des lieux ne sait rien, il est évident que ce n’est pas auprès des deux agents de police, en faction dans l’autre abri anti- intempéries, qu’on en apprendra plus.

Pourtant, cette plaque existe bel et bien, mais elle n’a pas pignon sur rue, si l’expression est de mise. Cette plaque rappelle en effet que le 15 mars 1962, à quelques jours du cessez-le-feu en Algérie, six inspecteurs des centres sociaux éducatifs étaient assassinés par l’OAS à El-Biar.

Le grand écrivain Mouloud Feraoun était au nombre des victimes. La plaque commémorative porte le nom des six martyrs «assassinés dans l’exercice de leurs fonctions le 15 mars 1962 à Alger, victimes de leur engagement pour les valeurs de la République et pour l’indépendance de l’Algérie dans une relation fraternelle avec la France». La plaque a été inaugurée il y a neuf ans dans une des salles de ce qui était alors le ministère de l’Éducation nationale, avec Jacques Lang comme ministre et Jean-Luc Mélenchon comme ministre délégué à l’enseignement professionnel. La gauche était alors au pouvoir, sans que cela ait influé de quelque manière que ce soit sur l’acrimonie des relations franco-algériennes, mais c’est bon de le rappeler. Cependant, et comme nous l’a expliqué M. Ould-Aoudia, fils d’une des victimes, Salah Ould-Aoudia, tous les ans, «les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons» viennent se recueillir près de cette plaque. Cette association s’est assignée pour objectif, non seulement d’honorer la mémoire et d’entretenir le souvenir des disparus, mais de lutter contre l’action d’un nouveau négationnisme. Ce mouvement entretenu, et encouragé par le vote de la loi sur les bienfaits de la colonisation, par le parlement français, est en pleine offensive. C’est ainsi que ce nouveau front des nostalgiques de «l’Algérie française» s’emploie à réhabiliter les tueurs de l’OAS, et à en faire des victimes, voire des héros, du système colonial. M. Ould-Aoudia cite l’exemple d’une stèle inaugurée récemment dans le sud de la France à la gloire de Degueldre, le chef du commando de tueurs qui a massacré les six enseignants.

Dans ce commando, il y avait aussi un certain Gabriel Anglade, baptisé «l’As du FM» par les journalistes d’extrême droite. «Gaby» est aujourd’hui maire d’une petite ville du midi. Ceint d’une écharpe tricolore, cet ancien tueur qui se vante publiquement de ses exploits a tenté cette année de perturber la projection du film «Hors-la-loi» au Festival de Cannes. Vous ne serez pas étonnés d’apprendre que l’un des conseillers actuels les plus écoutés de Sarkozy est l’ancien journaliste de «Minute», et d’autres feuilles fascistes, Patrick Buisson. C’est M. Buisson qui serait l’artisan essentiel du ralliement de la famille politique du président français aux idées xénophobes et anti-algériennes du Front national. L’année dernière, il a commis coup sur coup deux livres illustrés sur «l’épopée colonialiste» en Indochine et en Algérie. Pour bien montrer que ses idées ne doivent rien au hasard, il rappelle qu’en mars 1962, alors lycéen de 13 ans, il avait refusé d’observer une minute de silence à la mémoire de Mouloud Feraoun et de ses compagnons.

C’est sans doute M. Guaino qui écrit les discours les plus extrémistes de Sarkozy, comme le refus de la repentance, mais c’est Patrick Buisson qui lui en donne la quintessence.

Article d'Ahmed Halli, journaliste algérien
paru dans Le Soir d'Algérie, le 8 décembre 2011


Notes :

  1. Guy de Maupassant. «Sur les Chemins d’Algérie». Éditions Magellan
  2. Des policiers ont été condamnés pour avoir confectionné un faux dossier, accusant un citoyen d’avoir heurté un de leurs collègues avec sa voiture. A l’annonce du verdict, des policiers ont manifesté en signe de protestation, et M. Hortefeux a jugé les condamnations «trop lourdes». Par Al-Moustagouer. Mouss.tagouer@gmail.com

Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons
L’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons publie une revue annuelle, Le Lien, qui figure au répertoire international des périodiques. Celle-ci est diffusée aux adhérents et sympathisants en France, en Algérie et Outre-mer. Tous n’ont pas connu Max Marchand et ses compagnons, mais ils croient à la tolérance, à l’humanisme, à la fraternité, à la solidarité et à la paix. Si vous, qui venez de lire ce texte, croyez à ces valeurs, nous serions heureux de vous accueillir pour travailler ensemble, au sein de l’association.