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Orients disparus, l’histoire des francs-maçons en Algérie


Orients disparus, l’histoire des francs-maçons en Algérie

Jacky Béna, docteur ès lettres de l’université de Toulouse-le-Mirail, est né à Bône (Annaba) où son grand-père exerçait la profession de brigadier-forestier et où son père, officier de police, mena les enquêtes sur les plasticages par l’OAS que subit Max Marchand à l’Inspection académique et dans son appartement de Bône le 17 novembre 1961. Jacky Béna, alors âgé de dix-huit ans, connut Max Marchand qui était invité chez ses parents. En effet, son père et Max, tous deux membres de la loge Hippone à Bône, se lièrent d’amitié.

La franc-maçonnerie eut un rôle social très important dans l’histoire de l’Algérie. Dès le début de la conquête, le 15 juin 1830, des officiers francs-maçons déclarèrent prendre « possession de la terre barbaresque au nom de la civilisation, de la tolérance et du progrès. » Le 22 mai 1833, la loge Bélisaire est installée à Alger ; le 23 juin de la même année, la loge Ismaël, ancêtre de la loge Hippone, à Bône ; le 24 juin 1836, l’Union africaine à Oran définissait son action : « Propager la civilisation et les idées françaises en Afrique, éclairer et instruire les Arabes et former avec eux une sorte d’union pour en faire un nouveau peuple français. » L’Union africaine sera la loge du maréchal Bugeaud.

L’émir Abd-el-Kader deviendra franc-maçon en 1864 (voir la couverture du livre). Exceptées deux périodes, la mobilisation 1914-1918 et la persécution pétainiste 1940-1943, la franc-maçonnerie fut toujours très active en Algérie. On comptait des loges dans vingt-six villes et ce, jusqu’aux exactions de l’OAS. Le plasticage de la loge Bélisaire à Alger, l’assassinat de Max Marchand, cruellement ressenti dans toutes les loges, puis le départ des Européens contribuèrent progressivement à leur diminution, cinq en 1964, deux en 1973, jusqu’à leur disparition complète au 31 décembre 1974 et ce dernier message : « Notre tâche ne sera achevée que lorsque le premier maillet sera tenu par un Algérien, que le Grand Orient d’Algérie aura vu le jour. »

Actuellement, la laïcité, valeur essentielle pour la franc-maçonnerie, demeure un concept incompatible avec la Constitution de la République algérienne.

Les ouvrages sur la franc-maçonnerie en Algérie se limitaient à deux : Un siècle de franc-maçonnerie algérienne, 1785-1884, par Xavier Yacono (professeur à l’université de Toulouse), Paris, Maisonneuve et Larose, 1969 ; La franc-maçonnerie à Oran de 1832 à 1914, par Lucien Sabah, Paris, Aux amateurs de livres, 1989.

Avec Orients disparus, l’histoire des francs-maçons en Algérie, Jacky Béna nous offre un panorama complet puisque Xavier Yacono se limitait à l’année 1884 et Lucien Sabah à 1914 et pour la seule région d’Oran. L’ouvrage comprend quatre parties : Implantation et développement, 1830-1870 ; De 1870 à 1814 ; De 1920 à 1940 ; De 1940 à la disparition. Les pages 133-135 relatent l’assassinat de Château-Royal et l’action de Max Marchand, plus douze documents, une carte, six Annexes dont la dernière, « À la mémoire de Max Marchand ».

L’auteur explicite les difficultés rencontrées pour tempérer les réticences des musulmans à entrer en franc-maçonnerie et pour leur prouver que les francs-maçons souhaitent que leur devise, « Liberté-Égalité-Fraternité », celle de la République, devienne celle de tous les habitants de l’Algérie. Le Congrès des loges de 1908 prenait pour thème d’étude « Le recrutement des Indigènes algériens ». Certes, l’initiation de l’émir Abd-el-Kader le 18 juin 1864 à Alexandrie avait montré la voie à quelques intellectuels comme le docteur Moraly de Constantine, auteur d’une Contribution à la question indigène en Algérie.

L’émir Abd-el-Kader dans sa démarche spirituelle associa parfaitement l’islam et l’idéal de fraternité et de solidarité maçonnique jusqu’en 1870, où fut prise la décision d’abandonner la référence au Grand Architecte de l’Univers, symbole de Dieu pour certains, et de renoncer à la notion de l’immortalité de l’âme. La laïcisation de la franc-maçonnerie allait à l‘encontre de la croyance des musulmans.

À la même époque, une autre cause de la méfiance des Indigènes musulmans fut le décret du 24 octobre 1870 pris par le franc-maçon Adolphe Crémieux qui donnait la qualité de citoyen français aux 37 000 juifs indigènes. Ceux-ci, jusqu’alors une dizaine dans les loges, virent dans la franc-maçonnerie un facteur de rapprochement avec les Européens dont ils étaient devenus les égaux, alors que les musulmans demeuraient des Indigènes. Rappelons qu’Adolphe Thiers, chef du gouvernement provisoire, déposa le 21 juillet 1971 un projet d’abrogation du décret Crémieux, projet repoussé mais repris en 1941 !

Les tableaux des pages 102 à 104 permettent de saisir la variété des sujets traités par les Congrès des loges et analysés par l’auteur. On remarquera que nombre de ces sujets sont abordés dans le bulletin des instituteurs indigènes, La Voix des Humbles.

Voici quelques exemples pris essentiellement dans le domaine de l’éducation.

1903-1904 – Vœux contre les abus et révision du Code de l’Indigénat.
1905 – L’enseignement des Indigènes, ouverture d’une école spéciale pour les jeunes musulmans : « Nier que l’indigène soit assimilable, c’est nier la perfectibilité de la nature humaine, ce qui est un contresens maçonnique. »
1906 – Le congrès demande la réglementation du mariage, l’abolition de la polygamie, le développement de l’enseignement pour les jeunes musulmans, la diffusion de l’hygiène familiale.
1909 – Suppression des medersas. Révision du Code forestier et des lois sur la propriété indigène. Développement de l’instruction primaire des filles indigènes.
1913 – Enseignement des Indigènes, assimilation totale avec l’enseignement des Européens.
1920 – Lutte contre le maraboutisme.
1922 – Étude des meilleurs moyens propres à favoriser le rapprochement entre Européens et Indigènes. Dont transformation progressive des communes mixtes en communes de plein exercice.
1923 – Représentation directe des Indigènes au Parlement.
1924 – poursuite d’une œuvre de laïcisation. L’école laïque et le syndicat, voies les plus sûres pour « l’affranchissement des Indigènes ».
1926 – Le franc-maçon Maurice Viollette étant gouverneur général de l’Algérie : émancipation de l’homme par l’école commune aux enfants européens et indigènes ; émancipation des femmes par l’école dans les mêmes conditions ; rupture du gouvernement avec les marabouts (clergé régulier) ; application de ce principe de stricte justice : à travail égal, salaire égal ; instauration immédiate de la justice pour tous en supprimant tous les tribunaux d’exception.
1934 – Contre le maraboutisme et les confréries religieuses. Que l’instruction soit développée par la multiplication des écoles et que l’enseignement soit dispensé aussi bien aux filles qu’aux garçons pour permettre l’émancipation de la femme algérienne.
1937 – Le Congrès souhaite que soit pratiquée une politique d’assimilation propre à transformer le pays en une province française. Suit une série de propositions.

La franc-maçonnerie s’inquiète du peu d’avancement dans l’application des réformes proposées, en particulier pour le centenaire de 1930. Quelques mois avant le déclenchement de la seconde guerre mondiale, le Congrès d’Alger de 1939 constate : « Européens et musulmans continuent à former deux blocs juxtaposés, irréductibles, sans interpénétration notable. »
De 1940 à 1962, avec la rupture de 1945, des clivages apparaissent chez les francs-maçons pour arriver à trois courants, deux minoritaires – Algérie française, indépendance –, le troisième, largement majoritaire, regroupant des acteurs « libéraux » qui, à la faveur de réformes démocratiques enfin appliquées, souhaitent une Algérie autonome en union étroite avec la France.

Par cet ouvrage riche et bien documenté, Jacky Béna a su nous présenter l’histoire de la franc-maçonnerie en Algérie, qui est aussi celle de la colonisation entre 1830 et 1962, avec un regard sur les premières années de l’indépendance.

Michel Lambart
Texte publié dans Le Lien 63

Orients disparus, l’histoire des francs-maçons en Algérie, Toulouse, Éditions Privat, 192 p., 20,30 euros.


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