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Maurice Mauviel, « Montherlant et Camus anticolonialistes »


Montherlant et Camus anticolonialiste

Il ne faut pas craindre de l’écrire d’emblée, cet essai placé sous une double épigraphe éloquente [«On ne prépare pas l’avenir sans éclairer le passé» (Germaine Tillion) et «Le pouvoir destructif du silence» (Gesine Schwan)] est passionnant. De bout en bout. À qui s’étonnerait de voir rapprochés deux écrivains de générations différentes, et sans entrer dans le cœur de l’ouvrage, on peut rappeler que celui qui semble aujourd’hui oublié comme celui dont l’étoile n’a pas au même point pâli, si l’on en juge par le nombre d’études et de livres qui lui sont consacrés, ont été l’un et l’autre déconsidérés, tant au regard de l’évolution des formes littéraires qu’à celui d’un courant critique plombé par une lecture idéologique, au point d’être de la même manière, quoique sous des prétextes différents, jugés par certains comme étant des auteurs dépassés, pour ne pas dire ringards. Un point de vue auquel Montherlant semble avoir répondu par avance dans une adresse pleine de superbe à ceux pour qui  compte avant tout le fait «d’être de son époque» :

Ceux-là sont faibles d’esprit, qui tiennent pour faiblesse d’esprit de ne pas suivre les événements contemporains dans chacun de leurs moments, qui se font une obligation sublime d’avoir une opinion sur tout (opinion qui neuf fois sur dix est une billevesée), de prendre parti à propos de tout… [1]

Mais comme l’indique le titre de son livre, le but de Maurice Mauviel est de mettre en lumière l’anticolonialisme de chacun d’eux, largement ignoré pour ce qui est du premier et régulièrement remis en question dans le cas du second, et de montrer, en rappelant qu’ils durent l’un et l’autre affronter l’idéologie dominante, comment leur recherche de «la vérité, sans présupposition et sans passion» les contraignit «de se replier sur eux-mêmes, de se réfugier dans le silence», se confiant «seulement à la feuille blanche». Cela passe pour l’un et l’autre par une lecture précise et contextualisée de leurs écrits.

Dans le cas de Montherlant, Maurice Mauviel part de La Rose de sable, qui le mit sur la piste de l’anticolonialisme de son auteur, dont il reconstitue l’histoire de la publication : de ce récit écrit entre 1930 et 1932, seuls furent alors publiés des fragments, en particulier dansService inutile (1935), car Montherlant, pressentant l’arrivée de la guerre, craignait de nuire à sa patrie. La première édition grand public eut lieu en 1968, année peu favorable à ce genre d’écrit ! Maurice Mauviel entreprit alors une relecture de l’œuvre entière de Montherlant, en examinant  notamment «l’ensemble de sesécrits nord-africains de 1927 à 1971», fasciné par une «obsession» anticolonialiste qui lui avait jusqu’alors échappé. Fascination qu’il nous fait partager…

Dans le cas de Camus, s’il reprendMisère de la Kabylie (1939) et les écrits politiques de 38 à 58, Maurice Mauviel s’attache particulièrement à plusieurs nouvelles deL’Exil et le Royaume (1957), comme «L’Hôte» ou «La Femme adultère» et auPremier Homme, ce roman dont l’écriture fut interrompue par la mort, une œuvre qui, sur cette question de l’anticolonialisme, s’avère être d’une importance capitale :

Le Premier homme représente l’aboutissement de la réflexion d’Albert Camus sur le colonialisme en Algérie et sur la façon dont il espérait encore, en 1958-1960, surmonter, pas à pas, incompréhensions, méconnaissance, préjugés…

Il regrette que Camus n’ait pu l’achever et rappelle son projet «d’arracher à l’oubli lessinistrés de l’histoire d’Algérie», Européens pauvres ou Algériens méprisés : «Ils ont passé inconnus sur cette terre. Mais mon rôle à moi est que par mon livre leur ombre reste encore après leur passage sur cette terre.» [2]

Puis, après avoir rappelé l’importance qu’eut pour le jeune Camus la lecture de Montherlant et l’estime réciproque liant les deux écrivains (malgré l’attitude de l’aîné en 1941, sur laquelle, bien que ce ne soit pas le sujet de son livre, il me semble que l’auteur passe un peu rapidement), Maurice Mauviel entreprend une analyse croisée de leurs textes, notamment leursCarnets, et montre combien ils furent l’un et l’autre solitaires dans leur «conscience de l’injustice absolue du fait colonial». Les rapproche aussi «leur modestie, jamais feinte, toujours inquiète», l’attention qu’ils portent «au passé, considéré pour lui-même, sans le rapporter à nos passions et à nos querelles», leur commun intérêt pour les «oubliés de l’Histoire» ainsi que l’importance qu’eut l’Espagne pour l’un comme pour l’autre.

Le lecture de cet essai est une vive incitation à se plonger dans l’œuvre des deux écrivains pour mettre à l’épreuve de sa propre sensibilité les analyses livrées par l’auteur, redonner sa place à Montherlant et prendre la juste mesure des critiques aussi bien que des appropriations biaisées dont Camus continue à faire l’objet. Il n’est pas indifférent de signaler que, premier volume d’une trilogie annoncée dont les deux suivants seront respectivement intitulésRéponse aux ennemis de l’orientalisme etLabyrinthes algériens, il s’inscrit dans l’ambitieux projet de contrer le discrédit idéologique qui, de nos jours, pèse sur l’orientalisme.

Anne Guérin-Castell
Article paru dans Le Lien 61, décembre 2012

♦ LIVRE :
Montherlant et Camus anticolonialistes de Maurice Mauviel
Paris, L’Harmattan, coll. Trans-Diversités, avril 2012, 19 €.


Notes :

  1. Henry de Montherlant, «Être de son époque», in : La Paix et la Guerre, Neuchâtel (Suisse), Ides et Calendes, 1943, cité par l’auteur.
  2. Albert Camus, Appendice du Premier Homme (Le Carnet bleu), cité par l’auteur.

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