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Malika Rahal, une écriture délicate


Couverture du livre de Malika Rahal
Couverture du livre de Malika Rahal

À même le tissu social s’écrit en résonance à peine atténuée le récit d’une histoire vécue, d’une affaire non classée, celle de l’assassinat de maître Ali Boumendjel. L’homme était un militant de l’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA), l’organisation de Ferhat Abbas. Au moment de son arrestation par les parachutistes, Boumendjel faisait le lien entre la direction de l’UDMA et la direction algéroise du FLN.

Nous avions déjà parlé en 2007, dans Le Lien n°52, d’une journée consacrée, à l’initiative de la mairie de Paris, à cette victime de la guerre d’indépendance. Malika Rahal y participait en mettant en valeur dans leur diversité significative les lettres de condoléances adressées à l’époque à la famille.

On atteint à un autre degré de précision avec cette biographie riche de présences. D’autres questions y sont abordées: l’histoire officielle mais aussi le récit familial; la valeur du courage politique; la singularité de la personne d’Ali Boumendjel, dans un contexte dont la pluralité ni la complexité ne sauraient être gommées. L’historienne y parle un autre langage qu’attendu.

Fruit d’une investigation patiente et audacieuse rapportée avec finesse, son livre est tout d’abord une leçon d’histoire contemporaine.

1. La façon

À la base de la méthode adoptée il y a ce constat qu’au-delà de son intimité, une personne est constituée d’un ensemble de liens et sa figure composée aussi des diverses représentations qu’elle a suscitées. Le «pari biographique» pose que l’enquête sur une vie peut produire de ce fait une vue nuancée de la société elle-même où s’inscrit cet individu. En l’occurrence, la société coloniale et métropolitaine d’alors et les sociétés algérienne et française d’aujourd’hui.

Ali Boumendjel pourrait encore être vivant auprès de son épouse Malika s’il n’avait été assassiné si jeune. La rencontre avec d’autres membres de la famille et les témoins se fait surtout en Algérie. Son histoire concerne encore directement les vivants, en Algérie comme en France.

Ali Boumendjel fut un homme «de contact» et d’ouverture dont plusieurs témoins gardent une image. Mais si sa personnalité fut marquante, la discrétion de l’homme fut si grande que peu d’entre eux peuvent se prévaloir d’une connaissance intime. Ce qui rend précieuse une approche historique conduite avec rigueur.

On ne dispose d’aucun témoignage autobiographique hormis les lettres à son épouse. Cependant ses écrits de militant, vigoureux et incisifs, restent accessibles. Et beaucoup de ses actes sont attestés.

Sa mort devint «une affaire française» qui suscite la gêne et le refus d’en répondre tout comme d’un certain nombre des crimes de guerre de cette époque. Est-ce ce silence qui favorise l’ironie abjecte chez les plus cyniques témoins autorisés? Il fallait sans partialité y porter la lumière. Quant à son accomplissement dans un contexte de clandestinité, d’occultation et de confusion, il a donné lieu à des rumeurs parfois contradictoires. L’historienne attire l’attention sur des «parasitages» de la mémoire qui en résultent. La rumeur est certainement un agent actif dans cette affaire en l’absence d’honnêteté et de clarté politique. Raison de plus pour promouvoir l’écrit historique (et la lecture!). En Algérie, maître Ali Boumendjel fut d’emblée un martyr. Il est officiellement honoré aujourd’hui. On a érigé sa figure en exemple, mais de quoi, exactement? À qui, par ailleurs, la sympathie exprimée dans les lettres de condoléancespouvait-elle se référer ?

Rendre justice à l’homme assassiné, ce ne pouvait être que fonder plus solidement la connaissance de ses actes et qualités par l’évocation de son histoire, l’émergence de sa singularité au sein d’un tissu social et politique largement défini. L’enquête sur ses derniers jours s’imposait ensuite. Et comment faire entendre pleinement cette vérité construite avec méthode et persévérance sans y faire figurer les discours stéréotypés et leur démontage, l’analyse fine des fictions, l’enregistrement des mots prononcés en interview et la notation des réactions affectives; avec l’indication compréhensive et respectueuse des postulations sous-jacentes?

Divers sont donc les moyens de cette écriture historique marquée au sceau du tact et de la hardiesse. Le lecteur est convié à suivre de près l’investigation de l’historienne sans que celle-ci ne se décharge sur lui de son propre devoir de lecture et d’interprétation. Grâce à sa modestie, enfin, on trouvera grand intérêt aux références concernant les travaux de collègues en sciences humaines. S’inscrire dans telle ou telle problématique, c‘est une manière de se situer dans la réflexion épistémologique collective à laquelle chaque historien est redevable. Pour une histoire écrite par des hommes pour des hommes.

De bout en bout, sur un sujet délicat, Malika Rahal témoigne d’une humanité rare.

2. Pour qui voudrait, un avant-goût des qualités plus précises et concrètes qu’on peut s’attendre à trouver dans cette biographie

2.1 La franchise

La franchise se lit dans l’exposé initial du contexte d’écriture et l’aveu de la demande qui sous-tendit ce travail: d’un côté une famille, particulièrement une veuve, encore dans la souffrance du deuil et désireuse de voir rehausser la figure de son héros; de l’autre l’historienne, espérant naturellement la récompense de son effort dans l’établissement même de cette dimension héroïque. Mais bien décidée à ne pas céder sur le point de la rigueur.

Le lecteur conclura-t-il en fin de lecture à l’héroïsation ou à l’héroïsme? L’ensemble recueilli et présenté le plus honnêtement possible parlera. La question reste donc cruciale, ouverte, mais d’entrée secondarisée par rapport à l’enjeu de vérité.

2.2 Le courage et la finesse

Le courage et la finesse face à une difficulté se trouvent par exemple à propos de l’épineux problème du rapport de l’Algérie aux intellectuels du type d’Ali Boumendjel. Il s’agit aussi, dans ce pays où domine le martyrologe des combattants en armes, de la place faite au courage politique porté jusqu’à l’abnégation.

«À quelles conditions l’image très officielle du héros national s’applique-t-elle à un militant politique?», c’est la question posée par l’historienne.

La finesse consiste à reconnaître la nécessité de certaines fictions, celle pour les combattants d’écrire l’histoire en la faisant et pour la faire; et même celle d’un gouvernement d’imposer la justification de certaines orientations et bien sûr de son pouvoir.

L’honnêteté et le courage consistent à dresser le bilan historique.

Les mêmes qualités se retrouvent face à l’exigence familiale, dans le traitement d’un texte qui est la matrice du discours familial, l’ébauche du récit que Malika Boumendjel voudrait voir écrit, texte fait de notes recueillies en 1996 auprès d’Hadj Amar Toubal, décédé en août 2000, un témoin ’direct’ du parcours politique d’Ali Boumendjel.

Curieusement le texte invoqué rejoint et subvertit à la fois le discours officiel. Malika Rahal en dénombre les invraisemblances ; elle analyse l’hybridité de cette hagiographie. Mais finalement le prix attaché à ce témoignage particulier se justifie à ses yeux car l’historienne l’éclaire de sa sympathie et de sa compréhension humaine. L’intolérable d’une mort vécue dans la souffrance, le tourment d’un deuil non résolu, appellent la sublimation.

Reste l’ambiguïté: l’image sanctifiée est-elle celle d’un martyr de la cause de l’indépendance, un symbole du désir de conciliation et d’unité ou gêne-t-elle par le rappel du projet politique perdu du FLN?

2.3 Un certain art de mettre l’accent sur des aspects dérangeants

2.3 Dans le parcours biographique élargi au contexte familial antérieur comme à la peinture ample et surtout évolutive des milieux sociaux et politiques, on peut être sensible à un certain art de mettre l’accent sur des aspects dérangeants qui relèvent en fait tout simplement de la complexité des hommes et des situations. Complexité détestable pour les idéologues.

Il peut s’agir, dans les années trente et quarante, de la proximité plus grande qu’on ne prétend, et même des liens, très concrets, de confiance et de solidarité entre les intellectuels issus de l’école française et les lettrés bénéficiaires d’une tradition arabo-islamique. En dépit des divergences idéologiques.

Et pour ce qui est d’Ali Boumendjel, il est question du privilège indéniable de n’avoir pas dû, à son entrée au collège, renoncer à la pratique d’une langue maternelle, kabyle ou arabe, autre que le français, du fait de sa première éducation dans la laïcité au sein même de l’école française; mais aussi du bénéfice tiré ensuite de la pédagogie riche et rigoureuse et de l’enseignement ouvert aux influences des mouvements culturels et religieux du Moyen-Orient d’un maître reconnu, Hadj Sadoq, qui exerçait dans ce collège colonial.

Avec tous ses camarades du collège Duveyrier qu’on a pu dire une pépinière de nationalistes, il vécut l’intérêt concret pour l’avenir du peuple algérien et pour les problèmes du moment. Le goût et la maîtrise de l’arabe le guidèrent peu après dans des articles écrits pour défendre cette langue contre «les outrages que la colonisation lui fait subir». Comme en août 46, après le rejet d’une proposition de l’UDMA d’en faire une langue officielle en Algérie, lorsqu’il appelle à lutter contre l’étouffement de la langue et de la culture arabe et au respect de l’islam.

Et néanmoins ce Kabyle qui n’eut sincèrement rien à faire des antagonismes et finasseries engendrés par la société coloniale garda de ses humanités un idéal laïc de séparation des églises et de l’État et l’attachement intangible à un projet démocratique englobant l’entière population algérienne.

  • L’accent est mis, contre tout puritanisme, sur la vitalité du personnage, sur sa présence physique, sur sa chaleur malgré la timidité, sur sa capacité à exprimer en personne, par exemple, sa reconnaissance à Marcel Domerc, leur professeur à tous, enseignant de français et surtout d’humanité(s). En 1957, on lit dans l’Express: «L’un de ceux qui parlaient avec le plus d’émotion de Marcel Domerc, c’était Ali Boumendjel, qui a été arrêté à Alger mardi dernier.»
  • L’accent se porte sur la marque culturelle pleinement assumée: Ali met systématiquement en œuvre les références de la culture française devenue universelle. Plus que d’autres, il a créé et préservé des relations ouvertes avec tous les Européens, les camarades aux convictions divergentes, les éléments divers de la société coloniale. Il a cité avec ferveur André Malraux: «Il est difficile d’être un homme. Mais pas plus de le devenir en approfondissant sa communion qu’en cultivant sa différence.»
  • Et toujours il incarne aux yeux des témoins l’enthousiasme pour un savoir ouvert et l’aptitude à la pédagogie la plus généreuse. Le choix des études de droit puis du métier d’avocat fut un choix économique et conjoncturel ; on est porté à croire qu’Ali Boumendjel se serait révélé plus haut encore dans l’enseignement.
  • Quant aux milieux et communautés, la frontière fut néanmoins parfois tracée net – il est important de le rappeler aujourd’hui. Au barreau de Blida il se heurta à l’hostilité des parents de Pierre Lagaillarde; des projets de vie en collectif amical avec des collègues, anciens camarades du collège, Guy Constantini et Pierre Grit, furent déçus du fait d’un écart économique non moins tranché. Plus tard, en 1955-1956, c’est la police qui essaiera en vain d’intimider et décourager certains proches comme Herta Atlan, une amie autrichienne.
  • La biographie épouse bien cette logique d’appartenance et de singularité sous le signe du cœur, de la liberté de jugement et du courage. Grâce entre autres à ce fonds de solide instruction constitué dans la jeunesse, lié à toute l’histoire familiale, à celle de la scolarisation en Kabylie et de l’instruction à l’école française telle qu’a pu en bénéficier une infime minorité de la population colonisée.

La même logique porte Ali Boumendjel dans son parcours politique. Et l’historienne la met en valeur. On y retrouvera de la différenciation et de la fidélité: inscription à la suite du père Mohand et du frère Ahmed dans l’engagement actif contre le système colonial ; loyauté qui le liera jusqu’au bout à Ferhat Abbas; et néanmoins, appartenance à un courant plus jeune et radical (révolutionnaire?) au sein de l’UDMA; sans reniement de ses sympathies communistes. C’est au sein de son propre parti qu’Ali Boumendjel combattit les conduites et les choix qu’il désapprouvait.

Sur le versant familial, les lignes fines de l’analyse dessinent un certain éloignement de la tradition qui s’observerait peut-être à la même époque pour d’autres familles, une sorte de composition libre. S’y affirme une relation de couple audacieuse et rare pour ce qui est de l’affectivité et des échanges. Au-delà de la solidarité familiale, préservée, les rôles se redéfinissent. Ahmed, son aîné de 11 ans, un frère brillant, y joue sa partie auprès du cadet, mais celui-ci trace son chemin propre: il épouse une femme issue de la population colonisée; ses choix professionnels sont volontiers de modestie et de dévouement aux plus démunis; politiquement… c’est dit.

2.4 L’audace non gratuite

L’attente familiale n’empêche pas l’historienne de désacraliser un peu son héros. Oncle doux et attentif, pédagogue mémorable à la culture foisonnante, Ali laisse de beaux souvenirs à ses nièces. Mais au sein du couple, une fois la cellule familiale «individuée» et avec la maternité, les relations se rapprochent de la norme sur un point au moins: la distance creusée vis-à-vis de l’épouse concernant les activités politiques. Elle se mesure aujourd’hui à l’ignorance de la veuve, encore qu’il faille en toute honnêteté rappeler les contraintes de la clandestinité imposée. L’audace non gratuite porte l’historienne à ne pas omettre un retour de mémoire de Malika Boumendjel concernant son désir de pousser plus loin ses études et le veto prononcé par Ali, assorti de ce commentaire: «Je n’ai pas besoin d’une femme savante.» L’intrusion dans l’intimité d’un couple et la divulgation de l’information recueillie au détour d’un entretien se justifient si l’on pense à un état de société qui perdure parfois ici et là-bas et mérite toujours d’être dénoncé.

2.5 Cruauté ?

Ailleurs, pour les circonstances de l’arrestation d’Ali Boumendjel, c’est presque la cruauté qui s’impose auprès des témoins traumatisés. On perçoit à cette occasion toute la difficulté d’écrire une histoire contemporaine sur un tissu à vif. Même si la recherche historique peut aider les survivants en changeant leur conscience des responsabilités, en leur permettant de distinguer activement la part de fiction héritée de la vraisemblance et mieux encore des certitudes acquises, le simple fait de les replonger dans ce passé implique de la part de l’historien(ne) une persévérance audacieuse et même une certaine cruauté. Malika Rahal l’assume dans l’intérêt de tous. Ce dont le lecteur peut lui savoir gré. Le lecteur ressent d’autant plus fort le soulagement apporté par l’enquête sur les «aveux» de Boumendjel.

3. Deux points forts de la démonstration historique concernant l’histoire politique et sociale.

3.1 Faire la biographie d’Ali Boumendjel

3.1 Faire la biographie d’Ali Boumendjel ne va pas sans le rappel de l’immense effort de débat et de définition consenti par les hommes de cette époque, militants et intellectuels, tous gagnés après 1945 à la cause de l’indépendance, mais soucieux pour certains de ne pas laisser au hasard la définition de la nation en gestation ni du gouvernement qui lui assurerait sur le mode institutionnel un avenir paisible après tant de violence.

Sans oublier l’entêtement et la surdité de la puissance coloniale qui conduisit à la radicalisation et au ralliement de presque tous à une force combattante unifiée, au-delà des conflits internes eux-mêmes dommageables à la cause.

Des hommes, des courants, des conflits, des luttes politiques, une tradition plurielle, rien de simple et d’uniforme dans le monde décrit par Malika Rahal. Jusqu’au sein de réunions internationales comme le Congrès mondial des partisans de la paix au printemps 1949: MTLD, UDMA, PCA, s’y retrouvent «tous trois assortis des groupements apparentés à chacun d’eux, sur le plan social, syndical, et notamment féminin(sic)», rapporte André Mandouze dans ses Mémoires d’outre-siècle (tome I, D’une résistance à l’autre, p. 200). Jusqu’au tout début des années 50, sous le signe d’une relative tolérance officielle imposée par la constitution de 1946 et par le droit à la libre détermination consenti en 1948 au niveau international, la pluralité peut même choisir de faire entendre la voix du peuple algérien colonisé un moment accordée. La revendication commune est portée par André Mandouze. L’Algérie cherche alors encore les solutions pacifiques d’acheminement vers son indépendance.

Mais à partir de 1951, le climat politique se dégrade. Les dés sont pipés, c’est clair. Cela décourage le militantisme légaliste en favorisant les dérobades. Y compris chez les députés qui négligent de soutenir le parti comme ils le devraient statutairement; pour n’évoquer que ce sujet de discorde, et de mobilisation des Jeunes UDMA.

Une énergie peu commune, un grand civisme auront animé ces intellectuels qui ne pouvaient être qu’une minorité, et moins nombreux encore à renoncer pour la fraternité humaine à leurs attaches communautaires. Les militants, tous constamment surveillés, les candidats à la députation soumis à la tentation d’une promotion individuelle et donc aisés à décourager. Le risque était réel comme en attestent entre mars 45 et mai 46 les arrestations et interdictions qui suspendirent toute activité. Une constante menace. C’était avant le déchaînement de la guerre et de la répression, et pour l’UDMA avant le ralliement au FLN. Lutte terrible pour tout un peuple bientôt poussé au sacrifice en armes.

Devrait-on hésiter à honorer à même hauteur qu’un combattant armé un militant politique entièrement dévoué à la cause de la justice, de la dignité et de l’indépendance tout comme son frère et avant lui son père? Plus clairement (et en passant momentanément sur le travail de liaison entre l’UDMA et le FLN par Ali Boumendjel en 56-57), la lutte politique doit-elle céder en honneur et dignité à la lutte armée qui s’imposa?

Antique question apparemment mal résolue à ce jour.

3.2 Le second point concerne certaines décisions au plus haut niveau politique

1956-1957, la tension règne au Maghreb entier. En Algérie, la clandestinité est désormais une nécessité absolue; et pour ce qui est d’écrire l’histoire, c’est un handicap supplémentaire. Ferhat Abbas a annoncé depuis le Caire son ralliement au FLN en janvier 56. La violence est partout; le FLN devenu l’ennemi unique, à traquer et à discréditer sur la scène internationale. Dans le dernier chapitre intitulé «L’Affaire Boumendjel», titre qui diffère du sous-titre du livre, Une Affaire française, il est d’abord question en fait d’histoire algérienne. Les deux sont encore étroitement liées à ce stade. Or c’est une question délicate pour l’histoire officielle de l’Algérie que celle de certaines décisions historiques des dirigeants. Ici, l’ordre de grève générale dans 26 villes d’Algérie lancé par le CCE du FLN au retour du congrès de la Soummam en août 56 pour le 28 janvier 57, veille du débat à l’ONU sur la question algérienne.

L’ordre de grève est maintenu après l’assassinat d’Amédée Froger, le maire de Boufarik, en décembre 56, malgré les déchaînements divers qui s’ensuivent, ratonnades, arrestations et torture. «Coup de poker à haut risque» dit courageusement l’historienne, car on aura fait fi du danger accru tant pour la population que pour l’organisation du FLN à Alger. Sa discrétion consiste à quitter définitivement ce terrain d’analyse; à moins que ce ne soit tout simplement le retour au sujet principal de la narration: Boumendjel, son arrestation par les parachutistes le 9 février 57, sa détention illégale de 43 jours, sa mort, au plus près possible des témoignages et des archives, puis l’impact de sa disparition et sa constitution en événement; et enfin, la signification symbolique du personnage.

Côté français, que dire des dirigeants qui délèguent le pouvoir à l’armée? Le 7 janvier, les pleins pouvoirs lui sont confiés. Plus précisément à Alger, à la 10e division parachutiste du général Massu. La radicalisation de la guerre et le climat exacerbé du déchaînement répressif sont dûment établis, tout comme la hiérarchie des pouvoirs et les capacités d’action respectives. On en est arrivé à l’impuissance de la justice et des politiques français face aux exactions des militaires. Ce renversement des valeurs républicaines laissera plus que des traces jusqu’à nos jours.

4. Une question, c’est encore une vertu de cet ouvrage que de la susciter. Les Boumendjel.

Compte tenu de l’écart d’âge et de la carrure incontestée de l’homme public que fut Ahmed, les premières années de la vie politique d’Ali ne purent être que celles d’une formation auprès de lui, reconnu par tous pour son autorité et son charisme. L’aptitude d’Ali au dialogue et sa capacité de socialisation éclectique et imaginative s’y trouvèrent fort utiles. Mais dans le récit de l’historienne, il peut être troublant pour le lecteur de glisser d’un «Boumendjel», qui ne peut être qu’Ahmed (et qui l’est parfois très explicitement) à un autre, Ali, identifiable dans le cours du récit, mais pas toujours prénommé non plus; en passant dans bien des cas par «les Boumendjel», l’un au titre de la lieutenance de Ferhat Abbas, l’autre «visiteur» avec lui des «salons» politiques de l’époque.

Grâce à cette relative confusion passe pourtant quelque chose de ce qui fut peut-être une conquête identitaire. Encore une fois on ne dispose d’aucun écrit biographique, d’aucune déclaration intime sur ce sujet rarement ou jamais abordé dans cet univers culturel. Mais le lecteur ne sait pas s’il s’agit de discrétion de la part des témoins (et de la chercheuse) ou d’une question sans intérêt historique.

La narration de la période 51 – 54 amène à nouveau le lecteur à y voir un point aveugle. La curiosité est éveillée. Quel sort est-il fait aujourd’hui à l’aîné dans l’histoire officielle? Il suffit probablement d’aller puiser à d’autres sources. On y trouvera peut-être confirmation du dire de l’historienne selon lequel l’Algérie n’écrit guère à ce jour que l’histoire de ses martyrs (de préférence en armes) dont les morts jalonnent le roman national sur le mode hagiographique.

On serait par ailleurs introduit à la question majeure de la démocratie comme projet de société, non seulement telle qu’elle se posait mais encore se vivait au sein des partis politiques engagés dans la lutte et telle qu’elle s’envisage aujourd’hui.

Pour revenir à Ali, tout indique qu’il ne fut jamais question pour lui d’ambition personnelle sans qu’on puisse douter de la hauteur de ses vues, de son sens des responsabilités, de sa grande capacité; assortie de sens pratique et du talent de la conciliation.

Mais on peut parier qu’il y eut d’autres Boumendjel anonymes, engagés peut-être sur d’autres terrains que le strictement politique, mais pleinement et dignement citoyens actifs de l’Algérie en devenir.

5. L’aboutissement

La longueur et la minutie du parcours final, l’analyse concernant les «aveux» d’Ali Boumendjel témoignent de l’âpreté de la recherche.

Raison est donnée aux résistants qui, comme René Capitant et d’autres témoins de l’histoire contemporaine, reconnurent Ali Boumendjel pour frère; aux Juifs qui souffrirent de sa souffrance, à tous ceux qui surent avant les autres se convaincre qu’il n’avait pu faire – selon les mots de Jean Daniel en 2001 – qu’une «résistance propre». Car en 2001, Aussaresses osait encore tourner en dérision la «mégalomanie» d’Ali Boumendjel assumant par ses «aveux» des responsabilités qui ne pouvaient être les siennes.

Aujourd’hui, maître Bentoumi dit avec émotion: «Il m’a sauvé la vie.» Les membres du collectif des avocats pourraient en dire autant. Boumendjel a pris sur lui ce qui leur épargna le pire.

On doit aux circonstances, certes, mais surtout à l’intégrité d’Ali Boumendjel, lisible dans son parcours de vie entier, d’avoir fait échouer la stratégie de criminalisation des élites, permis en métropole une mobilisation jusque-là impossible contre la torture, contre la démission politique et pour la défense du droit universel à l’indépendance, droit dénié aux Algériens et qu’incarnait alors le Front armé de libération nationale. Il a donc aussi sauvé l’honneur, particulièrement celui de l’intelligentsia politique, solidaire de la lutte armée mais bien campée sur des convictions démocratiques et peu encline à la violence. Un aboutissement lumineux. L’avocat, le militant, l’ami, le frère, l’époux, le père, voit se dresser la statue qu’il mérite. En pleine clarté.

L’exemple d’Ali Boumendjel, mieux défini, peut être évoqué auprès d’autres figures exemplaires que l’histoire n’élèvera pas à la gloire mais dont l’humanité, la rigueur et la fraternité ne furent pas moindres. Leur mémoire incombe à chacun de nous.

L’objectif de l’historienne était de rendre confiance à tous ceux qui, blessés par ce crime, n’en finissent pas de travailler à y mettre de la clarté, avec l’espoir d’obtenir justice. Elle aura fourni en tout respect des principes de la méthode historique les éléments les plus sains et véridiques d’une reconstruction; sans porter la moindre lésion supplémentaire au tissu social mal cicatrisé.

Post-scriptum

On aurait pu s’aviser de l’inspiration originale de ce travail historique en l’abordant «de l’extérieur», par l’exergue initial:

À ma mère, Sheryl Ehlers, dont les filles dansaient autour d’elle pour fêter le dernier chapitre de sa thèse, et qui toujours, veille.
En pensée avec mon père.

Et par la postface, intitulée «Au-delà de la biographie», qui rappelle lucidement la fabrique par chacun de nous, être individuel ou collectif, du sens dont sa vie ne peut se passer.

La piété filiale jointe à la rigueur universitaire et servie par une sensibilité fine ont pu produire ce beau fruit d’une recherche qui est aussi une bonne action.

Françoise Savarin Nordmann
Article publié dans Le Lien 61, décembre 2012

♦ LIVRE :
Ali Boumendjel (1919-1957): Une affaire française, une histoire algérienne – biographie de Malika Rahal
Paris, Les Belles Lettres, 2010, 27,40 €


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