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Le conservatoire de musique, de danse et d’art dramatique d’Alger (1946-1964)


Résumé biographique de Gontran Dessagnes

Depuis le décès de Gontran Dessagnes (Cholet, 25 mai 1904 - Toulon, 29 juillet 1978), pianiste concertiste, chef d'orchestre et compositeur qui connut de son vivant une carrière musicale de grand renom, l'œuvre innovante de ce précurseur en bien des domaines est tombée dans un oubli injuste et non mérité. Après son arrivée en Algérie en 1929 pour une tournée initiale de concerts à la radio, il fut, parallèlement à son activité artistique, directeur du conservatoire d’Alger entre 1946 et 1964. G. Dessagnes y a notamment organisé l’enseignement de la musique classique algérienne, parallèlement à celui des disciplines habituelles, dans une grande innovation pédagogique. Il préserva le patrimoine authentique en créant dès sa nomination des classes de musique andalouse, suivies de classes de déclamation dramatique en langue arabe.

Président fondateur d’une Société des concerts du conservatoire d’Alger, à la tête d’un orchestre de 120 exécutants, G. Dessagnes utilisa toutes les ressources à sa disposition pour fédérer les expressions multiculturelles autour du langage universel qu’est la musique. Venu, en troisième carrière, à la composition, il laissa un catalogue innovant et varié, avec des œuvres orchestrales et chorales massives, et un répertoire original pour deux guitares, à destination de ses prestigieux amis interprètes Ida Presti et Alexandre Lagoya.

Le premier concerto pour deux guitares et orchestre à cordes de l’histoire de la musique fut écrit à Alger par G. Dessagnes en 1955, et créé en mars 1956 à la salle Gaveau à Paris. Il y créa une première opération d’hybridation de musique néoclassique française, combinée à un thème authentique andalou recueilli dans les classes du conservatoire d’Alger. Ces dernières devinrent un véritable laboratoire d’expérimentation pédagogique, et le creuset fondamental des outils de ce compositeur.

Le patrimoine familial d’une richesse considérable dort depuis son décès en 1978. Depuis 2014, nous avons entamé un travail de recherche, de préservation d’archives, avec comme objectif principal de sortir cette action unique de l’oubli, en organisant la redécouverte progressive de son œuvre, notamment pour la commémoration des quarante ans de sa disparition (concert-événement Célébration Gontran Dessagnes à deux guitares, Théâtre de la Tour Eiffel, le 10 décembre 2018 – 20h30, avec Gabriel Bianco et Benjamin Valette, guitares : cf. celebration-gontran-dessagnes.fr).

Le travail présenté a été élaboré à partir de l’analyse des sources inédites, mais aussi d’une enquête sur le terrain à Alger, en octobre 2017, qui nous a permis de rencontrer de nombreux témoins et acteurs de la vie musicale, ainsi que d’anciens élèves du conservatoire.

Nomination comme directeur du conservatoire d'Alger (1946-1964)

G. Dessagnes fut nommé sur concours directeur du conservatoire d'Alger le 1er juin 1946. Ce fut aussi l'année où Radio-France devint Radio-Algérie, station où il exerçait alors toujours comme chef d'orchestre.
Voici un rapide historique de l’établissement : le 1er octobre 1925, l’école de musique initiale fut transformée en conservatoire municipal. Les prédécesseurs de G. Dessagnes à la tête du conservatoire d’Alger furent successivement : Victor Aubine, Paul Viardot, Henry Defossé (1883-1956), éminent chef d’orchestre (le préféré de Diaghilev).

Au moins trois journaux annoncèrent en grande pompe la nomination de G. Dessagnes dès la deuxième quinzaine de mai 1946 : Les Dernières Nouvelles, Alger républicain, et surtout Liberté où G. Dessagnes écrivait comme critique musical. Les articles précisent que par arrêté du conseil municipal du 16 mai 1946, M. G. Dessagnes, chef d’orchestre de Radio-Algérie, sera nommé directeur du conservatoire municipal à partir du 1er juin 1946 en remplacement de M. Henri Defossé. À peine quelques semaines avant sa désignation, G. Dessagnes brosse un état des lieux très critique et multiple sur l’existant culturel d’après-guerre, avec un long chapitre « coup de poing » sur l’enseignement musical :

Enfin, il y a l’enseignement de la musique dans notre ville, si utile à encourager, à développer, parce que cet enseignement donnera à nos enfants le goût et le culte de la beauté, développera leur sensibilité, élèvera leur force morale en leur montrant le chemin de la lumière et de la vie…Nous parlerons aujourd’hui du conservatoire municipal d’Alger, qui est à ce titre sous le contrôle de nos élus. Son influence, son utilité sont fonction du nombre d’élèves qui suivent ses cours, et de la qualité de ceux qui en sortent avec le diplôme d’usage. Sur le premier point nous poserons deux questions à M. l’adjoint aux Beaux-Arts :
1° le total d’élèves inscrits à notre conservatoire est-il en rapport avec la population de la ville ?
2° Quel est le nombre d’élèves musulmans ayant bénéficié de son enseignement depuis sa création et qu’a-t-on fait pour les attirer vers notre culture ? Nous pouvons affirmer sans crainte de nous tromper que sur cette deuxième question la faille est complète… Il faudra aussi protéger et encourager le folklore de ce pays, en créant pour la musique arabe les institutions nécessaires. Là, tout sera nouveau, parce que rien ou presque rien n’a été fait. Nous étudierons prochainement cet important problème.

Premières innovations au conservatoire d'Alger, ville pionnière d’art et de culture

À peine quelques mois après sa nomination de juin 1946, son activité en faveur de cet établissement porta immédiatement ses fruits : en effet, apparurent les premières innovations, et les résultats (triplement des élèves) furent encore présentés en grande pompe dans la presse, avec notamment la création des classes de danse, de musique musulmane, puis de l'ensemble vocal du conservatoire. G. Dessagnes annonça aussi dès le départ son projet de future création de la Société des concerts du conservatoire d’Alger, qu’il souhaitait analogue à celle qui existait à Paris. L’année 1947 vit son champ d’action s’étendre et compléter un peu plus encore son incontournable influence dans le milieu culturel algérois. G. Dessagnes poursuivait son rôle de critique musical pour le journal Liberté, pour des concerts où il observait d’autres programmes que ceux qu’il impulsait.

Il était également membre depuis 1947 du Conseil de l'Ordre des musiciens de Paris, avec la responsabilité de délégué général pour l'Algérie. Le directeur du conservatoire se servait de son réseau et de ses actions de chef d’orchestre à la radio comme levier grandissant de réputation et d’émulation, car son objectif ambitieux était de faire de son établissement, à Alger, l’antichambre de celui de Paris. Mais le rayonnement de son environnement n’était pas uniquement de son fait, par exemple, en tant que critique musical de la saison 1947 de Radio-Algérie, il ne put que louer la présence et les qualités du soliste invité, l'éminent violoncelliste Paul Tortelier. La venue de tels artistes en Afrique du Nord montrait la vitalité de l'action culturelle, des concerts, et notamment des nombreux orchestres présents à Alger après la guerre (Radio, Opéra, plus les orchestres invités).

Une pratique artistique multiple, rayonnant sur l’établissement et favorisant l’émulation des élèves

G. Dessagnes gardera la direction de l'orchestre de Radio-Algérie pour la saison 1947-1948. Il continuait dans cette multiplication de tâches à être interprète au piano. Parmi ses partenaires réguliers de musique de chambre, figuraient un autre célèbre violoncelliste solo des Concerts Lamoureux, Léon Laggé, et le violoniste solo des mêmes concerts, Georges Tessier. Georges Tessier, Léon Laggé et G. Dessagnes formaient un trio de musique de chambre qui eut beaucoup de succès, en interprétant très tôt des œuvres complexes comme celles de Chostakovitch. En tant que directeur, il fera toujours profiter ses élèves les plus avancés et ses professeurs de ce rayonnement, convaincu de l’utilité et de l’émulation générées par l’implication de tous dans des spectacles de qualité professionnelle organisés soit par le conservatoire lui-même, soit par d’autres manifestations culturelles de la ville d’Alger.

À peine deux ans après sa nomination, G. Dessagnes impliquera dans des cérémonies officielles d'importance – par exemple ici à la demande de la Fédération des maires d'Alger – son orchestre constitué des meilleurs élèves et professeurs, qui n'était pas encore structuré en Société des concerts du conservatoire, mais qui s'intitulait, en 1948, Orchestre symphonique du conservatoire. En chef avisé et expérimenté, il se laissait à la fois le temps d'obtenir une qualité d'exécution, mais également celui de faire rayonner cet orchestre, dans des projets qui allaient devenir de plus en plus ambitieux.

Travailleur acharné, il avait une forme de management de ce conservatoire extrêmement centralisée, en faisant tout lui-même, notamment en écrivant toutes les épreuves de déchiffrage, exercices, ou documents pédagogiques divers, et en ayant déjà une activité de compositeur très officieuse, qu’il est tout à fait possible de considérer comme telle, vu la qualité des esquisses dès sa nomination de 1946, avec d’ailleurs une auto-réutilisation de ces modestes petites pièces de concours, réorchestrées ou recyclées ultérieurement.

Une activité tardive de compositeur, renforçant les actions pour le conservatoire d’Alger

L’officialisation de ses premières « armes » comme compositeur se concrétisera par une entrée comme sociétaire de la Sacem le 7 juillet 1948. Et cette confirmation fut le démarrage d’une activité de composition foisonnante, extrêmement courte et ramassée sur peu d’années, comme pour « rattraper » ce temps perdu de débuts officiels de compositeur à l’âge tardif de 44 ans. Notons que cette pratique devint rapidement prépondérante par rapport au reste de ses activités jusqu’à n’être plus que l’ultime geste musical à la toute fin de sa vie. En tout cas, toutes les activités de G. Dessagnes sont indissociables entre elles, et en particulier la relation entre son métier de compositeur et sa direction du conservatoire d’Alger. Mais ensuite, avec trop de tâches simultanées, G. Dessagnes dut faire un choix, et il consacra essentiellement son temps au conservatoire d'Alger qu'il voulait développer. Beaucoup de chefs continuaient de se produire à la Radio : Henri Tomasi, Rosenthal, Clergue, Brebion, etc., et messieurs Poulenc et Jean Françaix participèrent aussi à des galas.

Création de nouvelles classes au conservatoire

Dès la prise de fonction de G. Dessagnes comme directeur du conservatoire d’Alger, comme nous l’avons déjà indiqué, il procéda à des réformes, car aucun élève musulman n'était admis à suivre les cours. Il prit donc l'initiative d'instituer des classes spéciales de musique dites « musulmanes », destinées à former des interprètes selon les règles authentiques de la tradition. Ceci fit beaucoup pour le lien interculturel entre les différentes populations. Tous les enfants sans distinction jusqu'à treize ans, sachant seulement lire couramment le français, pouvaient intégrer ces classes.
En plus des disciplines présentes, le conservatoire en ajouta d'autres : une troisième classe de chant, une classe de technique vocale, une troisième classe de déclamation dramatique ; une classe de danse classique ; deux classes de musique musulmane supérieure et une préparatoire, une classe d'orgue, une classe de direction d'orchestre assurée par G. Dessagnes. Le conservatoire, qui souffrait depuis sa création le 1er octobre 1925 d'installations provisoires défectueuses, se vit installé définitivement en 1950 dans les deux étages supérieurs de l’ancienne mairie, boulevard de la République.

Les acquisitions du parc instrumental sous son impulsion furent considérables : un grand orgue à traction électrique de la maison Ruche de Lyon, un grand piano de concert Gaveau, un piano crapaud, cinq pianos droits dont un avec pédalier, un contrebasson, un trombone, un cor anglais, un hautbois, un tuba, une clarinette basse, une clarinette en la, une petite clarinette en mi bémol, un cor double, un jeu de timbales chromatiques, une harpe Érard, un luth, une cithare, un rebeb (pour les classes de musique musulmane), etc. En 1955, la première classe de guitare dans un conservatoire français fut créée. Une fois de plus, en nommant Fernand Fernandez-Lavie, G. Dessagnes fut précurseur, et ce professeur de guitare passionné fut un acteur très important du développement de ses compositions, en le mettant en contact avec Alexandre Lagoya et Ida Presti.

La société des Concerts du conservatoire d’Alger

Le 22 janvier 1951, il finit par officialiser la création de la Société des Concerts du conservatoire d'Alger comme directeur, président fondateur et chef d'orchestre. L'essor de cette formation fut tel qu'elle entra en concurrence avec l'Orchestre symphonique de la Radio. Des masses chorales seront adjointes à l'orchestre pour l'interprétation d'œuvres particulières (Requiem de Verdi, Berlioz, Honegger, etc.). Les solistes et tous les musiciens invités apposèrent de prestigieuses dédicaces sur le Livre d'or de la Société des concerts du Conservatoire d'Alger jusqu'en 1964. Cette archive a été entièrement numérisée en septembre 2014. Elle constitue un témoignage précieux de ses diverses activités. Elle montre au travers de nombreuses photos et autographes, la qualité de son leadership, de son charisme et de sa compétence en matière de direction d'orchestre, soulignée entre autres par des compliments élogieux d'Alfred Brendel, alors en début de carrière, qui vint deux fois à Alger.
Le Livre d'or contient des renseignements très importants sur le foisonnement musical de l'orchestre, sur les projets ambitieux qui voyaient la création d'œuvres monumentales qui n'étaient pas que les siennes, et qui prouvent la vitalité culturelle impulsée à Alger par G. Dessagnes. Cette vitalité rayonnait bien entendu sur le conservatoire, même pendant les remises de prix, une véritable institution publique à l’Opéra, comme l’attestent les photographies, les témoignages des anciens élèves, la presse, sa correspondance, ses brouillons des discours officiels comme directeur. Par exemple, lors du discours de la remise des prix en juin 1951, il fit, devant toutes les autorités et le public présents, un bilan détaillé de ses actions : il y mentionna le 22 janvier de la même année la création de la Société des concerts du Conservatoire, les évolutions et avancées de son établissement, tout en remerciant pour leur aide les autorités officielles représentées par la municipalité d'Alger, ainsi que les mécènes comme Jacques Aletti, puisque les meilleurs élèves étaient récompensés par des bourses.

De prestigieuses remises de prix

À Alger, les auditions d'élèves faisaient place à de véritables récitals réservés aux prix d'honneur. Ainsi, les futurs professionnels formés au conservatoire avaient l'occasion de se faire connaître avec des présentations à l'Opéra d'Alger, comme en avril 1960 celle de Ramuntcho de Pierre Loti, composition de Gabriel Pierné et direction de G. Dessagnes. Parmi les autres spectacles qui ont beaucoup marqué les témoins de toutes disciplines, il faut citer l'Arlésienne de Bizet, qui réunit toutes les classes classiques occidentales du conservatoire (déclamation dramatique, danse, orchestre, ensemble vocal) la même année.

Chaque distribution des prix se terminait par un concert, où les élèves, qu’ils soient musulmans ou européens, qui avaient achevé brillamment leur cursus, avaient l’occasion d’une expérience de représentation, soit seuls soit avec la Société des concerts du conservatoire. D’autres articles placent le conservatoire d'Alger parmi les meilleurs établissements français, évoquant avec photographies à l'appui, les innovations réalisées sous l'impulsion de G. Dessagnes.
La classe de danse classique et la section de musique musulmane sont par exemple présentées conjointement, la vitalité de la diffusion musicale via la Société des concerts est soulignée, ainsi que son comité de parrainage artistique constitué de prestigieuses personnalités françaises, avec comme président d'honneur du conseil d'administration Claude Delvincourt, alors directeur du conservatoire supérieur de Paris.

Classe de danse classique et de musique musulmane
Classe de danse classique et de musique musulmane ; liste des disciplines et enseignants du conservatoire d’Alger en 1952-53

Avec plus de 90 élèves du conservatoire d'Alger partis faire carrière à Paris, la réputation et le niveau montaient. Citons les noms de Georges Barboteu, corniste, Françoise Fabian (Michèle Cortes), comédienne, Marthe Villalonga, comédienne, Désiré N'Kaoua, pianiste, Robert Geay, chanteur, Jenny Benhamou, harpiste, Jean Lapierre (chef d'orchestre, ensuite à l'Opéra de Nice), Georges Hadjaje, contrebassiste, Sylvio Gualda percussionniste, etc.

Témoignages d’anciens élèves

Plusieurs témoignages émouvants dans les deux communautés confirment l'empreinte morale et musicale laissée par G. Dessagnes sur ceux qui l'ont connu. Plusieurs récits ou écrits convergent à propos de l’engagement ineffable de G. Dessagnes pour les élèves qui avaient peu de moyens, ou dont la famille s’opposait à leur vocation artistique. Ainsi, il n’hésitait pas à mobiliser toutes les ressources à sa disposition pour qu’un élève de condition modeste puisse poursuivre ses études musicales à Paris par exemple. C’est ce dont témoigne Claude Benaya, dit Dauray, soulignant le soutien à la jeunesse du pédagogue humaniste que resta G. Dessagnes toute sa vie, qui, lors d'un discours, affirmait : « Il faut que dans cette Algérie […] on n'abandonne pas les artistes à un sort misérable après les avoir formés. »

Archive personnelle de Claude Benaya
Archive personnelle de Claude Benaya, dit Dauray

Au conservatoire d’Alger, l’auto-fertilisation entre le pédagogique et l’artistique ne concernait pas que les disciplines musicales. Dans sa propre biographie, Marthe Villalonga parle de ses débuts de pianiste dans cet établissement. Elle y évoque l'importance décisive de son directeur et professeur G. Dessagnes, convaincu de son talent de comédienne, pour la suite de sa carrière : en effet, ce dernier persuada ses parents, qui y étaient opposés, de l'envoyer à Paris pour faire de l'Art dramatique, discipline moins « noble » que la musique, et dont elle prenait des cours en cachette au conservatoire d'Alger.

Innovations technologiques

Le 19 septembre 1958, Radio-Algérie devint France V, avec l'inauguration de nouvelles installations par les politiques de l'époque. Les concerts symphoniques se poursuivirent avec l'orchestre de France V, où G. Dessagnes exerçait encore de temps en temps, et où d'éminents chefs et solistes de renommée mondiale étaient engagés à chaque saison. Une autre innovation de pointe eut lieu le 16 décembre 1958 : le premier studio d'enregistrement Haute-Fidélité dans un conservatoire français, à Alger, avant même Paris, était inauguré. G. Dessagnes avait un double objectif : pédagogique et artistique, pour que les élèves s'entendent jouer et progressent, et aussi de préservation des patrimoines musicaux, dont le sien, également conservé sur des disques vinyles pressés en modèle unique. Toute son activité à la radio eut certainement une influence sur ce choix. La fierté du directeur du conservatoire de pouvoir doter Alger d’une telle modernité était bien visible, vu le nombre d’interviews consacrées à cette inauguration. En présentant cette installation, il en confirme la destination pédagogique, mais aussi l’utilité pour fixer les concerts. Il conclut d’ailleurs dans l’article cité ci-dessous : un studio de l'an 2000 dans un vieux salon démodé... pour les bons élèves et même les moins bons !

Le studio du conservatoire d’Alger
Le studio du conservatoire d’Alger, inauguration 1958

Focus autour des classes de musique arabo-andalouse et de déclamation dramatique en langue arabe

La création de ces classes est un acte fort et militant, relié fortement à la fois aux convictions politiques de G. Dessagnes et à son environnement amical et professionnel, notamment pendant la guerre de 1939-1945. En effet, vu le contexte, ouvrir pour la première fois ces classes à des élèves musulmans dans une école française relevait d’une prise de position à contre-courant et courageuse dans le contexte de colonisation française, conviction profonde qui ne fut jamais dévoyée ou reniée.

G. Dessagnes avait également de profondes convictions esthétiques, mettant sur un pied d’égalité les musiques classiques européennes et algériennes, traduites dès la guerre, et avant sa nomination, par un goût personnel pour les chants populaires. Son intérêt pour la musique musulmane en Afrique du Nord était doublé d’une parfaite connaissance de terrain, appuyée par une étude scrupuleuse et depuis fort longtemps des ouvrages faisant référence à l’époque sur le sujet, notamment des travaux de Salvador-Daniel.

Même après la guerre, ses positions ne varièrent pas, et au contraire elles se renforcèrent de plus en plus : la perméabilité de ce nouveau poste avec une plume acérée de critique musical, et avec des activités artistiques maintenues d’homme de radio, révélera une conviction répétée avec insistance, qui aboutira à l’organisation de l’enseignement et de la pédagogie spécifiques à ce répertoire. Comme aujourd’hui, il existait des classes de solfège dit « musulman » préparatoire et supérieur, des cours d’ensemble de musique classique arabo-andalouse suivant la tradition de transmission orale, créés dès le mois d’octobre 1946.

Sous l’impulsion de G. Dessagnes, ils se développèrent par ajout de sections supplémentaires, avec de nombreux investissements pour étendre le parc instrumental spécifique. La déclamation dramatique en arabe et français fut logiquement ajoutée à la proposition. Tout ceci contribua à la formation diplômante et pointue des élèves algériens. Comme pour les élèves des disciplines classiques occidentales, ces derniers devinrent eux-mêmes professeurs ou interprètes professionnels par la suite.

Une deuxième section de musique andalouse en plus de la formation symphonique de la Société des concerts du conservatoire d’Alger

Dès l’origine, au conservatoire d’Alger, d’éminents maîtres spécialistes comme MM. Mohammed et Abderrezak Fakhardji, M. Dali, M. Belhocine, M. Sassi, dirigeaient les sections et formaient des musiciens brillants comme ceux qui, sous la direction d’Ahmed Serri, furent les piliers de la nouvelle section spécifique de la Société des concerts du conservatoire d’Alger créée en 1960, tout juste avant l’inéluctable indépendance. Dans les écrits retrouvés de G. Dessagnes, nous pouvons noter que ce dernier positionne sans ambiguïté la Société des concerts dans son entier comme « la grande formation musicale de toute la population algérienne. » En impulsant cette formation parallèle à l’orchestre symphonique qu’il dirigeait, puis en nommant juste avant son départ la majorité de ces élèves musulmans comme professeurs, il réalisait encore une fois un acte très fort pour l’autonomie de la jeune nation à venir. Remarquons que cet orchestre arabo-andalou, dont on peut voir ci-dessous la composition, avait également une perméabilité significative avec la radio ou d’autres ensembles consacrés, car certains membres comme Alice Fitoussi, entre autres, faisaient partie aussi de plusieurs formations. Nous pouvons aussi noter que, souvent, les élèves à cette époque suivaient un double cursus esthétique, avec les cours d’andalou et un instrument européen : ce fut le cas de plusieurs personnes rencontrées ou évoquées sur place lors du voyage d’études d’octobre 2017.

Ahmed Serri
Section de musique arabo-andalouse dirigée par Ahmed Serri, 1961

Le mois d’avril 1961 fut déterminant, avec une tournée des deux formations de la Société des concerts du conservatoire d’Alger, comprenant l’orchestre andalou au complet, et un orchestre symphonique dirigé par G. Dessagnes réduit à sa plus simple expression, vu que les rapatriements des pieds-noirs avaient déjà commencé avant la déclaration d’indépendance, et suite à une situation qui ne faisait que se dégrader, surtout depuis les manifestations du peuple algérien en décembre 1960. Après un divorce compliqué et difficile, G. Dessagnes venait de se marier en 1960 pour la troisième fois, et il allait être père d’un garçon, Frédéric, né le 31 juillet 1961. Ces moments familiaux renouvelés et heureux ne l’empêchaient pas de continuer à agir avec passion pour poursuivre le développement du Conservatoire, et en particulier dans son investissement pour la musique andalouse. Remarquons que le programme des tournées de la Société de concerts en 1961 à Constantine, Bône, Sidi-Salem et Duzerville était pour la première (et seule) fois écrit en français et arabe. D’après ce qui avait été rapporté à Youssef Touaïbia, disciple des Cheikhs Messekdji et Djaïdir, le concert de Constantine, en cette époque de plus en plus difficile, fut donné devant une salle quasiment vide. G. Dessagnes, qui continuait à penser que le dévouement aux arts et à la musique était supérieur à tous les conflits, leur aurait dit « même si la salle est vide, il faut se donner à fond », phrase résumant totalement le personnage, et qui les avait considérablement marqués.

Quelques jours à peine après la naissance de son fils, en août 1961, G. Dessagnes accorda une énième interview « coup de poing » pour exprimer ses positions pro-algériennes, avec son grand et ancien rêve de constituer un Institut de musique arabe en Algérie, inspiré de ce qu’il avait déjà évoqué avant et pendant la Seconde guerre mondiale, sur les modèles soviétiques d’Office du folklore. Dans l’interview, il insista sur la nécessité de faire évoluer l'art moderne algérien vers un mariage de la tradition orientale avec la richesse polyphonique occidentale, dans une interpénétration des deux esthétiques musicales, et de fixer de manière définitive les témoignages séculaires non déformés grâce aux systèmes d'enregistrement acquis par le conservatoire, avec le magnétophone remplaçant la notation. Il déplorait les déformations importées par une certaine forme de jazz et autres musiques de variété sur le répertoire authentique, et pensait que les influences mal assimilées des musiques nord et sud-américaines pouvaient se résoudre par l’étude du système harmonique occidental.

La solution pour la musique monodique orientale consistait, pour lui, à conserver ses modes originaux tout en l’« universalisant » par l’apport de l’harmonie. Il prévoyait aussi de compléter les actions de fixation par la notation et l’enregistrement impulsées par le conservatoire en allant recueillir le folklore séculaire, qui pouvait varier de région à région, non déformé à la source-même, comme le fit Bartók en son temps à Biskra, en envoyant des spécialistes qualifiés dans une camionnette aménagée avec un système de magnétophone à bande magnétique inclus.

En août 1961, une année avant l’indépendance, G. Dessagnes était particulièrement fier d’annoncer au journaliste que le conservatoire comptait entre 150 et 160 élèves musulmans, alors qu’en 1946 à sa nomination, il n’y en avait aucun. Sa position à ce moment-là était clairement la coopération entre deux cultures par l’hybridation, chose que finalement il réalisa pleinement tant qu’il était en Algérie, dans son œuvre de compositeur, mais aussi en ouvrant les classes de musique andalouse au conservatoire d’Alger.

G. Dessagnes à son poste dans l’Algérie indépendante (1962-1964)

En 1962, le conservatoire d'Alger fut la seule école française à assurer une ouverture et le maintien des examens et concours de fin d'année juste avant l’indépendance déclarée le 5 juillet. G. Dessagnes continuait à diriger des solistes prestigieux prévus pour la saison 61-62 de la Société des concerts du conservatoire, comme Hans Richter-Haaser ou Alfred Brendel, venu pour la deuxième fois à Alger, présentés conjointement avec l’orchestre andalou de la Société des concerts dirigé par Ahmed Serri.

Quant à l’activité radio, les concerts de France V étaient enregistrés depuis le 5 avril 1962 en studio. G. Dessagnes participa également jusqu’en mai 1962, comme chef d’orchestre de radio, à trois concerts « kinescopés » à l’attention du petit écran par France V. En ce qui concernait les fonctions de directeur du conservatoire d’Alger dans l’Algérie indépendante, Nadia Dessagnes, sa veuve, témoigne :

Le conservatoire fut la seule école française à fermer ses portes au 30 juin 1962, car il y avait les attentats et les horreurs de cette guerre. Et en octobre 1962, seul le conservatoire avait réouvert. Il fallait essayer de rassembler le peu de musiciens restants pour arriver à monter un programme. Gontran Dessagnes voulait absolument « sauver » ce conservatoire. Beaucoup ne l’ont pas compris, ni accepté…
L’Indépendance fut déclarée le 1er juillet 1962. Gontran Dessagnes organisa un 1er concert à la demande de M. Ben Bella, Président de la République algérienne.

Depuis 1960 et la création de l’orchestre andalou de la Société des Concerts du conservatoire, des concerts avec lecture de poésies autour de thés orientaux étaient régulièrement organisés avec cette section dirigée par Ahmed Serri dans les salons de l’hôtel Aletti. Le critique Louis-Eugène Angeli reportait fidèlement dans la presse ces manifestations, souvent avec photos à l’appui : ce fut par exemple le cas en novembre 1961, puis en octobre 1962. Les articles étaient l’occasion pour G. Dessagnes de s’exprimer en « martelant » littéralement son programme-cadre et ses espérances pour faire perdurer ce qu’il avait construit, jusqu’à l’entretien sans équivoque sur son positionnement politique, accordé en avril-mai 1963.

En outre, dans ces mêmes salons du célèbre mécène, le premier concert symphonique de l’Algérie indépendante fut organisé par la Société des concerts pour inaugurer la saison musicale 1962-63. L’Hymne national algérien, dit Kassaman, harmonisé et orchestré dans sa forme – qui devait être définitive – par G.Dessagnes, fut exécuté dès l’ouverture de la manifestation et écouté solennellement par la nombreuse assistance. Puis, le chef d’orchestre fit un long discours-programme, soulignant d’abord le rôle de la musique « langage international par excellence » s’adressant à toute l’humanité, « moyen de véritable fraternité entre les peuples ».

Quelques mois plus tard, en février 1963, ce fut en tant que directeur du conservatoire que G. Dessagnes continua tant bien que mal à poursuivre son action pour monter des spectacles de qualité aux studios Aletti puis à l’Opéra, avec les élèves présents, autour de Monserrat d’Emmanuel Roblès, en langue arabe. Dans un article réduit à moins d’un quart de page, le critique musical souligna qu’initialement, cette pièce de théâtre avait été créée simultanément en 1948 à Alger par les comédiens de la radio, et à Paris au Théâtre Montparnasse. Il ajouta qu’une traduction absolument fidèle en langue arabe en avait été faite très peu de temps après, et interprétée déjà, vers 1950, par un groupe d’élèves du conservatoire municipal d’Alger.

Peu de temps après, en mars 1963, les classes du conservatoire d’Alger furent augmentées de près de quatre cents élèves, qui étaient des soldats de l’Armée nationale populaire, de jeunes militaires en uniforme venus apprendre la musique.
La raison était d’État : en effet, il fallait dans les plus brefs délais créer une musique militaire nationale pour assurer les différentes cérémonies officielles auxquelles elle était appelée à participer. En accord avec le commandant du quartier général, avec le ministère de la Défense nationale et avec le directeur du conservatoire d’Alger, ces quatre cents jeunes soldats suivaient des cours spéciaux de solfège et d’instruments à vent. Les plus aptes devaient être retenus pour la formation d’une musique militaire capable d’interpréter Kassaman.

Youssef Khodja
Youssef Khodja donnant un cours de solfège aux militaires de l’ANP en formation au conservatoire d’Alger, 1963

Le ministère des Affaires étrangères algérien avait demandé à G. Dessagnes d’harmoniser et d’orchestrer Kassaman dans un effectif de grand orchestre d’harmonie, proche de celui de la Garde républicaine, afin de l’envoyer dans toutes les capitales étrangères afin de pouvoir y être exécuté par les formations militaires.

Malheureusement, et pour des raisons que nous n’avons toujours pas élucidées, cela ne fut pas appliqué après l’audition en avril 1963 au stade municipal de cette même version avec quarante musiciens du Conservatoire, pour la première finale de la Coupe d’Algérie de football de l’Algérie indépendante, qui fut retransmis sur les ondes et la télévision.

En plus de n’avoir pas été envoyée comme cela était prévu initialement aux diplomaties étrangères, la version de G. Dessagnes semble n’avoir jamais existé, rayée de l’histoire puisqu’elle ne figure dans aucun document officiel. Quasiment dans le même temps, avec une jeune épouse et un enfant en bas âge, et pressentant que son rapatriement devenait inévitable malgré tous ses efforts, G. Dessagnes continua à tisser des liens et communiquer en direction de sa région natale dans le Maine-et-Loire. Le célèbre couple Lagoya-Presti continuait à se produire activement avec sa musique pour deux guitares, et lors de l'exécution d'œuvres de G. Dessagnes à la clôture des Concerts populaires d'Angers le 18 mars 1963.

Gontran Dessagnes
Photo de Gontran Dessagnes
dédicacée à Youssef Khodja, recto-verso, Alger, 13 janvier 1964

Finalement, devant l’incertitude de l’avenir en Algérie, G. Dessagnes prit la décision de partir en mars 1964, certainement persuadé que sa situation professionnelle et familiale serait plus stable en France, après son reclassement comme directeur de conservatoire. L’arrivée à Bayonne en 1965, après une année d’attente à Toulon, fut dès le départ catastrophique. Nadia Dessagnes raconte que les professeurs algériens pleuraient à son départ. La photo dédicacée par G. Dessagnes à son professeur et ami Youssef Khodja le 13 janvier 1964, que ce dernier avait annotée au dos et qu’il portait en permanence sur lui dans son portefeuille, reste particulièrement émouvante. Retrouvée en octobre 2017, toujours à la même place près de dix ans après le décès de M. Khodja, elle confirme la vénération et l’admiration que cette génération reconnaissante d’anciens élèves algériens devenus à leur tour professeurs, portait au directeur du conservatoire, certainement déchiré par son inévitable exil.

Et aujourd’hui ?

Tous les acteurs culturels moteurs, qui étaient enfants ou jeunes adultes dans les années 60, sont aujourd’hui particulièrement actifs, soit dans les associations culturelles historiques comme El Fekhardjia, Es Soundoussia, El Djaizira, etc., sans compter le conservatoire central actuel, qui a un nombre d’inscrits dans les classes de musique andalouse réellement important par rapport aux disciplines européennes qui s’étiolent petit à petit, faute de possibilités de formation sur place, et vu le vieillissement inévitable de certains professeurs.

Par exemple, M. Saïd Bouzidi, rencontré en tant que professeur de technique vocale au conservatoire, vient à plus de 70 ans donner encore un « coup de main » pour que certaines classes avec très peu d’élèves ne disparaissent pas définitivement.

Néanmoins, la vitalité incontestable pour la pratique andalouse à Alger aujourd’hui représente un héritage réjouissant de l’anticipation visionnaire de G. Dessagnes dès 1946, quand il créa et organisa les classes de musique çan’a au conservatoire. Ainsi, la mémoire du directeur historique du conservatoire d’Alger reste paradoxalement plus vivante en Algérie, son pays de cœur, qu’en France.

Marybel Dessagnes
compositrice, musicologue
enseignante au conservatoire de Cannes
Communication lors du colloque «Enseignement de la musique à Alger avant l'indépendance »
16 mars 2018
Texte paru dans Le Lien numéro 69


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