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Edmond Charlot


Edmond Charlot, 2002
Edmond Charlot, 2002, ©Davidhuguenin/Wikipedia

Au début des années 1980, Edmond Charlot et sa compagne, Marie-Cécile Vène, se sont installés à Pézenas, dans l’Hérault, et y ont ouvert une librairie. C’est un lieu que je me suis mis à fréquenter en voisin, sans rien connaître à l’époque du passé de ce personnage. Charlot était très curieux des mœurs nouvelles de l’édition et, comme j’étais déjà journaliste à Livres Hebdo, nous avons vite sympathisé.

Charlot était un libraire hors pair. Quand il vous conseillait un livre, souvent il ajoutait soit un souvenir de lecture, car il avait une mémoire prodigieuse, soit une anecdote sur l’auteur, qu’il avait connu ou publié. C’était dit en toute simplicité, pour mettre en valeur un texte, et non sa personne.

C’est en bibliophile que j’ai commencé mes recherches. Plus les livres s’accumulaient, plus cette histoire me paraissait intéressante. Un jour, je suis tombé sur Noces, d’Albert Camus, publié par Charlot en 1939, et le déclic s’est produit. L’image de Charlot éditeur méditerranéen est ainsi apparue, et elle allait par la suite se confirmer avec d’autres titres, d’autres auteurs. Toute une génération avait été influencée par Gabriel Audisio, qui avait publié en 1935 chez Gallimard Jeunesse de la Méditerranée, dans lequel il écrivait :

Il ne fait pas de doute pour moi que la Méditerranée soit un continent, non pas un lac intérieur, mais une espèce de continent liquide aux contours solidifiés. Déjà Duhamel dit qu’elle n’est pas une mer mais un pays. Je vais plus loin, je dis : une patrie. Et je spécifie que, pour les peuples de cette mer, il n’y a qu’une vraie patrie, cette mer elle-même, la Méditerranée.

Gabriel Audisio a beaucoup encouragé les jeunes écrivains d’Afrique du Nord : Albert Camus, René-Jean Clot, Max-Pol Fouchet, Claude de Fréminville, etc. Et Noces s’inscrit bien sûr dans le sillage d’Audisio, dans ce méditerranéisme ambiant. Les dictionnaires littéraires ont appelé cela « l’École d’Alger », à la suite de Gabriel Audisio. Emmanuel Roblès n’y a jamais cru ; Jules Roy préférait parler de « la bande à Charlot » ; et Edmond souriait quand on lui en attribuait la paternité…

En 1995, j’ai timidement proposé à Edmond Charlot de rédiger un livre sur sa vie d’éditeur. Je venais de lire la biographie de Gaston Gallimard par Pierre Assouline et je voyais là, toute proportion gardée, un sujet inédit. Mais Charlot, très pudique, n’a jamais voulu écrire ses Mémoires, malgré les sollicitations qui n’ont pas manqué. En revanche, il cherchait lui aussi à retrouver tous les livres qu’il avait publiés – et pour cause, il avait tout perdu. Et l’idée de reconstituer son catalogue lui a plu. C’est ainsi que, grâce à son aide, nous avons pu publier, en 1995, Edmond Charlot éditeur, avec une préface de Jules Roy, aux éditions Domens.

Avec cette biobibliographie, au moins avions-nous sauvé de l’oubli toute une vie d’édition. Et Charlot a retrouvé la place qu’il mérite dans les manuels d’histoire littéraire publiés depuis.

Prodigieuse liste : Camus, bien sûr, L’Envers et l’Endroit (1937) avant Noces, Camus qui très tôt fréquenta la librairie de Charlot, qui a lu des manuscrits pour lui et qui a été son directeur littéraire jusqu’en 1942. Mais aussi Jules Roy, André Gide, Emmanuel Roblès, Federico Garcia Lorca, Alberto Moravia, Joseph Kessel, Albert Cossery, Philippe Soupault… Et tant d’autres, plus de trois cents titres… Des essais, des documents, et même des livres pour la jeunesse.

Charlot fut certes un libraire-éditeur méditerranéen, mais le plus souvent contre vents et marées. « Libraire-éditeur », car pour lui les deux métiers étaient intimement liés. Impensable pour Charlot de faire de l’édition sans avoir été libraire. Et il a débuté dans l’édition pour donner une assise plus large à la minuscule librairie de ses débuts. Ce fut un parcours chahuté par l’Histoire, et il faut souligner l’extraordinaire somme de difficultés que Charlot a dû surmonter pour mener à bien sa barque.

1. Les débuts à Alger

Tout commence à Alger, au 2 bis rue Charras, en 1936. L’arrière-grand-père paternel de Charlot s’était établi en Algérie dès 1830. Son grand-père maternel, négociant autodidacte, était venu de Malte. Élève « difficile », Charlot a été scolarisé chez les Jésuites puis au lycée Bugeaud d’Alger où il été l’élève de Jean Grenier, comme Camus, de deux ans son aîné. Grenier, son professeur de philosophie, lui a conseillé à la fin de l’année scolaire de s’occuper de livres, tout en lui promettant un texte. Grenier, personnage très important qui pousse Camus vers l’écriture et Charlot vers la librairie… Voilà comment Charlot a parlé de Jean Grenier :

Son livre Les Îles, publié aux éditions Gallimard, marqua profondément les jeunes gens que nous étions. Nous lui devons dans une très large mesure notre passion pour la littérature. C’est à lui que je dois d’être devenu un homme du livre. En 1934, lors de son dernier cours, il demanda à chacun quelles étaient ses intentions. Quand vint mon tour, je lui répondis que j’aurais aimé devenir libraire, mais que je n’avais pas un sou. Il m’encouragea de façon décisive en me disant que le problème pouvait être aisément résolu, qu’il suffisait de convaincre deux ou trois associés. Mieux, il évoqua la perspective de devenir éditeur, qu’il m’aiderait si je m’y décidais. Il tint parole. Il me confia le manuscrit de L’Envers et l’Endroit, le premier livre d’Albert Camus, qui sera publié en mai 1937 à 350 exemplaires.

Encouragé par Jean Grenier, le jeune Edmond, le bac en poche, ouvre le 3 novembre 1936 à l’enseigne des « Vraies Richesses », clin d’œil à Giono, une librairie… C’est un morceau de garage acheté en même temps qu’un coiffeur faisait l’acquisition de l’autre partie, et qui a été réaménagé par un menuisier de Bab-el-Oued. Aux premiers clients, Charlot offre Rondeur des jours, du même Giono. Dans un local minuscule, sept mètres sur quatre environ, il vend des livres neufs et d’occasion, propose des expositions de peintures et il organise un abonnement de lecture, une sorte de cabinet de prêt sur le modèle de la librairie d’Adrienne Monnier, rue de l’Odéon, à Paris. Charlot créera ainsi un réseau de plusieurs milliers d’abonnés dans toute l’Algérie, Sahara compris.

Emmanuel Roblès, qui a découvert « Les Vraies Richesses » en septembre 1937, pendant son service militaire qu’il effectuait à Blida, près d’Alger, a décrit cet endroit ainsi : « Boutique minuscule dont on pouvait (presque) toucher les murs latéraux en étendant seulement les bras, mais l’on s’y sentait bien tant était forte la personnalité d’Edmond Charlot. » C’est d’ailleurs là, dans cette boutique, que Roblès fera la connaissance de Camus. Cet endroit devient vite un point de ralliement pour de jeunes intellectuels parmi lesquels Jean Amrouche ou Max-Pol Fouchet. Max-Pol Fouchet qui a ainsi témoigné : « Charlot polarisait la vie intellectuelle d’Alger. » [2]

Quand Charlot reçoit ses premiers clients, aux « Vraies Richesses », il a déjà un peu tâté de l’édition, fait paraître deux livres aux éditions de Maurétanie, sa toute première marque. Il a surtout déjà publié un essai de théâtre collectif, Révolte dans les Asturies, en vérité un texte en grande partie de la main de Camus, après que la pièce a été interdite par la municipalité d’Alger. Sur la couverture de cet ouvrage, il n’y a que ses initiales E. C. et le livre a été publié en solidarité avec la troupe du théâtre du Travail, dirigée par Camus, pour contourner la censure. Un tract a même été tiré pour dénoncer « cet acte arbitraire ». Dès ses débuts, Charlot, sans être un révolutionnaire, est dans la marge… Et le slogan de sa librairie, « Des jeunes, par des jeunes, pour des jeunes », donne le ton : il s’agit de secouer le milieu conservateur algérois de l’époque, fort éloigné des aspirations culturelles de Charlot, qui s’annonce ainsi comme un éditeur courageux, prenant des risques et n’hésitant pas à bousculer l’ordre établi. Il cherche à s’extraire d’un certain provincialisme algérianiste, de l’entre-soi colonial. Il va vite incarner une sorte d’avant-garde culturelle, fédérer autour de lui jeunes écrivains et artistes.

Les débuts furent difficiles. Au départ, Charlot a deux associés qui se retirent au bout d’un an. « Quand on a commencé, disait-il, je me payais un mois sur deux. Avec le deuxième mois, je faisais un livre. » En 1938, pendant plusieurs mois, pour des raisons économiques et familiales, Charlot suspend son activité d’éditeur. Albert Camus et Claude de Fréminville prennent un temps le relais en créant les éditions Cafre (CA-FRE). Très courte expérience pendant laquelle cette éphémère maison publie quelques volumes du programme déjà établi par Camus et Charlot.

Des débuts difficiles, mais enthousiastes ; Roblès, encore lui, a dressé le portrait du jeune éditeur :

Edmond Charlot avait 22 ans [nous sommes donc en 1937]. Étudiant en lettres, il n’avait qu’à remonter la rue pour rejoindre l’université située à peine à cent mètres de sa librairie et s’il gérait une librairie c’était sans doute pour gagner sa vie et payer ses études, mais aussi par passion pour les livres. Il éditait, à ses frais, malgré de faibles ressources, des plaquettes dont les auteurs avaient, pour la plupart, son âge : Albert Camus, Blanche Balain, Max-Pol Fouchet, René-Jean Clot… Il éditait aussi quelques aînés comme Jean Grenier et Gabriel Audisio. Edmond Charlot, et en cela il n’a jamais changé, avait mille idées par jour ! Mais ses projets grandioses auraient requis la fortune de l’Aga Khan ! [3]

La guerre va contrarier les choses. Les états de service militaire de Charlot auront d’ailleurs beaucoup perturbé son activité professionnelle. En fait, il a été plus ou moins constamment mobilisé, de 1939 à 1945. Sursitaire jusqu’en août 1939, il est d’abord mobilisé le 3 septembre 1939 au 201e bataillon de l’air à Blida, puis démobilisé en juillet 1940, et pendant ce temps là, c’est sa femme et des amis qui s’occupent de la librairie.

La censure exercée par le régime de Vichy a constitué un premier obstacle à l’activité de ce jeune éditeur intrépide.

Charlot lance en décembre 1938 la revue Rivages qui ne connaîtra que deux numéros, le deuxième en février 1939… Le troisième numéro a été saisi et détruit par les autorités de Vichy. Rivages se voulait une revue de culture méditerranéenne paraissant six fois par an. Au comité de rédaction de Rivages, dont le manifeste a été écrit par Camus, figuraient Gabriel Audisio, Claude de Fréminville, Jacques Heurgon, Jean Hytier, René-Jean Clot et Albert Camus.

Apparaît alors (avril-mai 1939) la revue Fontaine, de Max-Pol Fouchet, dont Charlot sera administrateur pendant un an. Parallèlement, Charlot accueille aussi à son catalogue une collection « Fontaine », dirigée par Max-Pol Fouchet, où seront publiés notamment Gertrude Stein, Pierre Jean Jouve, Pierre Emmanuel, Georges-Emmanuel Clancier… La revue Fontaine est considérée comme la première à entrer en résistance intellectuelle. Elle aura, elle aussi, beaucoup d’ennuis avec la censure.

Les ennuis avec les autorités de Vichy ne sont pas terminés… Charlot, en février-mars 1942, est accusé d’être tout à la fois « présumé gaulliste et sympathisant communiste ». Une lettre de cachet du gouvernement de Vichy l’envoie à la prison de Barberousse, la prison centrale d’Alger, où il s’amuse de fréquenter des droits communs, des cambrioleurs, pendant une semaine, puis il est mis trois semaines en résidence surveillée à Charon, un village près d’Orléansville. Il n’est pas le seul visé puisque Vichy avait alors décidé une opération dite de « ventilation des intellectuels ».

Après la censure de Vichy, l’une des autres difficultés majeures rencontrées par Charlot durant presque toute sa courte carrière, ce fut le papier. L’éditeur en a souvent manqué. Le papier était contingenté pendant les années de guerre, et soumis à des autorisations administratives. Les problèmes de diffusion ont aussi perturbé son commerce. Voici ce que Charlot écrit à Jean Ballard, alors éditeur des Cahiers du Sud à Marseille, le 20 septembre 1940 :

Les Vraies Richesses ont aussi plus de clients qu’il ne faudrait ; trop de clients qui viennent se retrancher quelques instants derrière ce qui nous reste de livres… Pas ravitaillés depuis quatre mois. Les principaux ouvrages nous font défaut [4].

De février à novembre 1942, racontait-il, on n’avait plus rien du tout. Certains de mes livres ont été brochés avec du fil métallique parce qu’on n’avait plus de fil pour les coudre. On n’avait plus de papier. On faisait fabriquer, avec les résidus qu’on trouvait, du papier qui ressemblait à du papier d’emballage des bouchers de l’époque.

L’encre est parfois fabriquée avec de l’huile de pépin de raisin désacidifiée et du noir de fumée…

En 1945, on le voit encore se démener pour trouver du papier, une tonne par ci, 600 kg par là, pour arriver à réaliser le tirage d’un seul titre. Le tonnage général de papier attribué aux éditeurs d’Algérie est alors décidé par les Américains et les éditeurs se regroupent pour se plaindre de leurs difficultés à en obtenir. Charlot travaille alors avec de nombreux imprimeurs qui souvent le font attendre, retardant la sortie des ouvrages.

Vient le 8 novembre 1942, date du débarquement américain en Afrique du Nord, et la coupure avec la Métropole. Charlot est remobilisé par le Comité de libération nationale. Il travaille au service de l’information, où il devient directeur adjoint des services techniques du ministère de l’Information du gouvernement provisoire de la République à Alger (1943-1944). Il continue ainsi à publier d’autres livres, les livres de la France en guerre, ceux de la France libre, dans une collection intitulée « Les Éditions France » où paraissent notamment des textes de Georges Duhamel, André Suares, Charles Péguy, Jacques Rivière… Un livre d’Edgard de Larminat aussi, qui fut l’un des premiers militaires français à rejoindre les forces françaises libres en 1940, et un autre de Pierre Lyautey, neveu du maréchal.

En 1943, grâce notamment aux lignes aériennes militaires, Charlot diffuse ses livres au Moyen-Orient, au Liban, en Égypte, au Portugal… Charlot avait des amis pilotes et il sera un des derniers, à Alger, à parler à Saint-Exupéry, avant l’ultime mission de l’aviateur, en juillet 1944.

Pourquoi se souvient-on de Charlot comme de l’éditeur de la France libre à Alger ? Deux livres célèbres en témoignent.

Le premier, c’est L’Armée des ombres, de Joseph Kessel, l’auteur, avec son neveu Maurice Druon, du chant des partisans. L’Armée des ombres que Charlot publie au 3e trimestre 1943. Qui sait aujourd’hui que ce texte en hommage aux combattants de la Résistance fut publié par Charlot ? Il sera repris en 1945 en coédition avec Julliard.

Le deuxième, c’est Le Silence de la mer, de Vercors. Après l’édition clandestine à Paris, il y eut une édition à Londres. Cette édition fut envoyée par la valise diplomatique gaulliste de Londres au ministère de l’Information à Alger, avec ces mots : « Pour Charlot, pour réimpression ». L’éditeur dévora le texte, le publia immédiatement, et en vendit très vite une vingtaine de milliers d’exemplaires.

En février 1944, c’est le premier numéro de la revue L’Arche, à Alger, éditée par Charlot sur une initiative de Gide. La revue cherche à combler le vide laissé par la NRF qui ne paraît plus depuis juin 1943… En mars, c’est l’Ode à Londres bombardée, de Philippe Soupault. En 1944, Charlot publie La France au cœur, qui reprend certains éditoriaux de la revue Fontaine, dont « Nous ne sommes pas vaincus », que l’on considère comme le premier texte de la Résistance intellectuelle française, et qui avait paru dans le numéro 10 d’août-septembre 1940.

Fin 1944, arrive le grand tournant pour les éditions Charlot. L’objectif de cet éditeur d’inspiration méditerranéenne a toujours été de faire entendre la voix singulière d’une littérature de langue française née en Algérie. Son ambition, depuis le début, est de dépasser le môle d’Alger et d’atteindre la capitale, Paris.

2. L’aventure parisienne

Arrivé à Paris, Charlot est encore officiellement sous les drapeaux, à la Compagnie du gouvernement militaire de Paris, toujours pour le compte du ministère de l’Information. Mais, comme il l’a raconté, il n’avait rien à faire. Alors il recommence aussitôt à travailler. Il cherche d’abord à se loger et sa première adresse, provisoire, l’amène hôtel de la Minerve, rue de la Chaise, dans le VIIe… Il déménagera ensuite en mai 1945 au 18 rue de Verneuil, puis encore rue Grégoire de Tours, dans le VIe.

1945 est une année charnière. Charlot est à Paris, mais la plupart de ses collaborateurs sont restés à Alger. C’est toujours à Alger qu’il fait imprimer ses livres. Cela complique bien sûr terriblement les choses. Charlot veut pourtant garder la maison-mère de son entreprise à Alger ; Paris, dans son esprit, ne sera qu’une succursale d’Alger… Cette double-appartenance qu’il revendique sera finalement la cause principale de sa perte.

Charlot est également happé par les événements. Arrivé à Paris auréolé de son rôle d’éditeur pour la France libre, il avait pu être en contact pendant les deux années précédentes avec de nombreux auteurs étrangers qui n’avaient plus de lien avec Paris occupé. Durant cette période (1943-1944), il a signé de nombreux contrats (mais tous les livres ne paraîtront pas). La copie et les auteurs affluent. C’est une maison qui a grandi trop vite, et qui n’a pas de fonds propres.

Charlot déjà reçoit des mises en garde ; l’un de ses collaborateurs, resté à Alger, qui envoie alors à Paris des rapports hebdomadaires très détaillés sur l’activité de la maison, lui écrit, dans une lettre datée du 17 septembre 1945, que la situation financière de la maison est « catastrophique » et il lui propose de « liquider le plus vite possible une des deux affaires » [5], en lui suggérant d’ailleurs de liquider celle d’Alger…

Transférer une partie des activités à Paris, tout en gardant la maison-mère à Alger, constituait un pari lourd de complications administratives et fiscales.
Charlot fut peut être grisé par le succès ; il publie en juin 1945 Le Mas Théotime, d’Henri Bosco, qui obtient en décembre le prix Renaudot, et qui reste l’un des plus beaux succès commerciaux de la maison avec plus de 300 000 exemplaires vendus.

En 1945, Charlot publie chaque mois douze à quinze livres ; il est parfois obligé d’acheter du papier au marché noir. Il transforme sa maison, qui était une affaire en nom propre, en société.

1946 restera l’année pendant laquelle les éditions Charlot auront le plus publié : près de 70 ouvrages, sans compter les réimpressions ou les rééditions. Et si l’on connaît bien aujourd’hui le catalogue des titres publiés par Charlot, on ne soupçonne pas l’ampleur des projets non réalisés, des livres envisagés, voire des contrats signés mais qui n’ont pas abouti à une publication. Des archives de février 1946 nous apprennent ainsi que Charlot avait signé un contrat avec Albert Cohen… Mais le livre n’est pas sorti.

1946, à nouveau le Renaudot, pour Jules Roy et sa Vallée heureuse, qui signe son livre en tenue d’aviateur dans les nouveaux locaux de Charlot. « La vallée heureuse », c’est la Ruhr, que le pilote Jules Roy partait bombarder aux commandes de son Halifax.

1947, autre année décisive. Edmond Charlot quitte la direction de la maison d’édition qu’il a créée, et bien avant que celle-ci ne dépose le bilan.

Douloureuse fut la fin des éditions Charlot.

Le 28 mai 1948, Jean Amrouche, qui fut un temps le directeur littéraire des éditions Charlot, à la suite de Camus, écrit au journaliste Edmond Brua, auteur de la maison Charlot, et qui demeure alors 11 rue de l’Estonie à Alger :

J’assume la responsabilité de la gérance depuis le 12 décembre 1947. J’étais mal préparé à porter cette charge. Mais je n’avais pas le choix. Si je n’avais pas accepté de diriger la maison, il est assez vraisemblable qu’un syndic des faillites procéderait en ce moment à sa liquidation et à la dispersion du fonds.

Le 16 février 1947, Amrouche écrit dans son Journal : « Je sais enfin que je ne serai jamais l’ami de Charlot… [et un peu plus loin] C’est qu’aussi un conflit d’autorité est ouvert entre Charlot et moi. »

La crise éclatera lors d’une assemblée générale, le 12 août 1947 : Charlot et le directeur financier des éditions, Charles Poncet, doivent se retirer, mis en minorité. Ce fut une double crise, financière et humaine, et Charlot, à la fin de sa vie, très pudique, n’aimait guère évoquer ce sujet.

C’est donc Jean Amrouche qui a tenté en vain de poursuivre seul l’histoire des éditions Charlot, sans pouvoir éviter la faillite qui sera prononcée par un jugement du tribunal de commerce du 14 février 1952.

En 1948, c’est Emmanuel Roblès qui obtient aux éditions Charlot le prix Femina pour Les Hauteurs de la ville.

Trois grands prix littéraires en quatre ans… Le plus paradoxal, sans doute, c’est que les succès littéraires et les prix remportés par Charlot accroissent ses difficultés ; vient-il de recevoir un prix qu’il faut dans l’urgence réimprimer, donc trouver du papier, et s’endetter encore…

Les éditeurs parisiens bien établis ne voient pas d’un très bon œil l’arrivée de l’éditeur algérois sur leurs terres… Un éditeur qui fut celui de la France libre, et qui tout juste arrivé à Saint-Germain-des-Prés, rafle de grands prix littéraires.
Un seul exemple, mais de taille. Gaston Gallimard, sa correspondance publiée avec Jean Paulhan en témoigne, se méfiait de Charlot. Il est vrai aussi que la revue L’Arche, créée à Alger en février 1944 par André Gide, Jean Amrouche et Jacques Lassaigne, qui était éditée par Charlot, avait voulu combler le vide laissé par la NRF…

À partir de cette crise de 1947, pour Charlot, jeté hors de l’entreprise qu’il a créée, rien ne peut plus être comme avant. Il avait bâti sa maison sur une certaine idée de l’amitié, et l’on peut penser qu’il s’est alors senti trahi.

3. Après la fin des éditions Charlot

Fin 1948, Charlot, revenu à Alger, crée la librairie-galerie « Rivages » qui en se développant changera deux fois d’adresse, tout en restant dans la rue Michelet. Il devient aussi, à partir de cette période, un galeriste réputé.

Michel-Georges Bernard, spécialiste de l’histoire de la peinture algérienne, a écrit, à propos de ce Charlot passionné aussi par la peinture : « Dans ses librairies successives et pour la galerie “Comte-Tinchant”, il a présenté de 1936 à 1961 les œuvres de la plupart des peintres et sculpteurs d’Algérie ». Il cite Bénisti, Galliéro ou Bénaboura, ou encore Bouqueton, Maria Manton, Nallard, Jean de Maisonseul, René Sintès, et encore Aksouh ou Mohamed Khadda.

En 1949, Charlot avait publié un recueil de Jean Lescure, illustré par la première lithographie signée par Estève. Du même Lescure, en 1973, Charlot publie 13 proverbes smyrniotes, avec treize gravures de Dayez. L’éditeur est toujours resté proche des artistes.

Mais les activités de Charlot connaîtront un brutal coup d’arrêt, en 1961. Les 5 et 15 septembre 1961, sa librairie « Rivages », installée alors au 92 rue Michelet, est plastiqué à deux reprises ; lors du premier plasticage, il a perdu le quart de son magasin, qui a été détruit totalement lors du second plasticage. Deux attentats revendiqués par l’OAS. À l’époque, Charlot est visé comme « libéral ».
Après le plasticage de sa librairie, Charlot a été engagé comme conseiller littéraire par Georges Drouet à la radio d’Alger. Quand le poste a été rendu à l’Algérie, en octobre 1962, il a poursuivi ses activités radiophoniques à Paris, à l’ORTF, au service de la recherche notamment, avec Pierre Schaeffer.

Le 18 juin 1966, Stéphane Hessel, diplomate en poste à Alger, écrit à Edmond Charlot (alors à l’ORTF à Paris) pour lui proposer un poste de chef des services des échanges culturels en Algérie :

Mon vœu principal est que s’établisse un lien de confiance et d’amitié entre cette ambassade et les milieux intellectuels et universitaires de l’Algérie nouvelle. À cet égard, vous disposez d’atouts magistraux [6].

De novembre 1966 à septembre 1969, Charlot est responsable des échanges culturels auprès de l’ambassade de France en Algérie, directeur des centres culturels français en Algérie. Il occupera ensuite deux autres postes : à Izmir, en Turquie, à partir de septembre 1969, où il devient directeur du centre culturel français, puis à Tanger où il exerce les mêmes fonctions.

Installé à Pézenas à partir de 1981, il était encore le conseiller de la librairie de sa compagne, Marie-Cécile Vène, et ne résistait pas toujours à sa passion de publier des livres ; ce qu’il fit encore avec un texte de Jules Roy et un autre de Jean Sénac.

Conclusion

Charlot a ainsi résumé l’histoire de sa maison :

Les éditions Charlot s’arrêteront fin 1948 frappés par la superfiscalité de fin de guerre en Algérie et par la concurrence des maisons d’éditions bien établies disposant d’un fort capital, de vastes réserves et d’un catalogue déjà assis [7].

De cette brève aventure éditoriale, 12 ans à peine, il y eut un héritage dès le début des années 1950, avec la création au Seuil par Emmanuel Roblès de la collection « Méditerranée », comme une suite donnée à la première collection lancée par Charlot, « Méditerranéennes ». Roblès poursuit le travail entrepris par Charlot, qui était de faire entendre d’autres voix, de traiter la Méditerranée comme un lieu d’échanges. Roblès publie Mohammed Dib, Kateb Yacine, Mouloud Feraoun…

Charlot laisse une trace singulière ; il a su aussi maintenir un cap, malgré les épreuves et les vicissitudes de l’histoire. C’était un homme modeste et discret, peu enclin à se retourner sur le passé. Il n’a pas cherché à bâtir sa propre légende… Son itinéraire atypique est cependant resté dans les mémoires et a été salué par de nombreux auteurs, Jules Roy notamment.

Louis Gardel, le romancier de La Baie d’Alger, écrit à propos de l’éditeur algérois : « Charlot était un homme qui avançait. Qui avançait, fidèle à ses valeurs, sans souci de reconnaissance. » Abdelkader Djemaï relève, quant à lui : « Sa maison d’édition a accueilli, comme un bivouac allumé dans les ténèbres de l’Occupation, les écrivains de la Résistance et de l’exil. » [9]

Naget Khadda, dans un magnifique essai publié en 2015 aux éditions Domens et intitulé Charlot, l’Homme-Roi, souligne la constance des engagements de Charlot et met en lumière la cohérence de son itinéraire intellectuel. Elle relève aussi une chose étonnante : « Les Vraies Richesses », ouvertes en 1936, existent encore aujourd’hui. Par quel miracle, par quel mystère ? Et c’est encore une bibliothèque (municipale) de prêt. La mythique librairie de la rue Charras est toujours ouverte.


Michel Puche
Communication lors du colloque « Edmond Charlot, libraire, éditeur engagé, ami des artistes », 19 mars 2015
Texte publié en 2015 dans Le Lien numéro 66


Notes :

  1. Témoignage paru dans la revue Loess.
  2. M.-P. Fouchet, Un jour je m’en souviens, Mercure de France, 1968.
  3. Jean-Louis Depierris, Entretiens avec Emmanuel Roblès, Seuil, 1967.
  4. Archives J. Ballard, Marseille.
  5. Archives privées.
  6. Archives privées.
  7. Archives privées.
  8. Rencontres avec Edmond Charlot, Domens, 2015.
  9. Ibid.

Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons
L’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs compagnons publie une revue annuelle, Le Lien, qui figure au répertoire international des périodiques. Celle-ci est diffusée aux adhérents et sympathisants en France, en Algérie et Outre-mer. Tous n’ont pas connu Max Marchand et ses compagnons, mais ils croient à la tolérance, à l’humanisme, à la fraternité, à la solidarité et à la paix. Si vous, qui venez de lire ce texte, croyez à ces valeurs, nous serions heureux de vous accueillir pour travailler ensemble, au sein de l’association.