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Algérie : Deux sociétés juxtaposées


Quelques réflexions sur la période coloniale en Algérie.

Le 19 mars 1962, l’Algérie et la France connaissaient leur première journée de paix depuis… 132 ans! Cette affirmation peut surprendre. Et, bien sûr, il n’est pas question d’affirmer ici que l’Algérie a été, en permanence et dans chacun de ses douars, à feu et à sang. Il y eut des moments d’affrontement : la phase que bien des historiens appellent la première guerre d’Algérie, entre la conquête de 1830 et la reddition dans l’honneur de l’Émir Abd el-Kader (1847), le soulèvement massif de Mokrani en 1871, les affrontements du Constantinois en 1945, enfin la seconde guerre d’Algérie, plus connue, de 1954 à 1962.

Il faut bien être conscient de la violence de ces guerres. Oh, certes, les thuriféraires du colonialisme évoquent, aujourd’hui encore, celle des colonisés. Mais ils oublient deux choses. D’abord que ces actions furent une réponse à la violence fondamentale que représenta la conquête, puis l’établissement de la prétendue paix française. Ensuite, la supériorité technique des Français fut toujours et partout écrasante, que ce soit grâce aux fusils Chassepot du début de cette histoire ou au napalm durant les années de guerre de 1954 à 1962.

Mais même hors de ces moments de paroxysme, la paix n’a jamais existé dans les cœurs.
Il faut dire que le racisme le plus dégradant a trop souvent été la principale idéologie de bien des Français d’Algérie. En témoignent mille faits, mille mots blessants (il n’est pas utile de reproduire ici le vocabulaire raciste, mais chacun l’a, hélas, encore en tête).

Trop souvent, le seul contact entre les membres des deux communautés furent ceux de supérieur à subordonné, quand ce ne fut pas de maître à domestique. Que savaient les Français d’Algérie des indigènes, comme ils disaient ? Neuf sur dix ne connaissaient pas la langue arabe, encore moins le kabyle.

Au travail, si les deux communautés se côtoyaient certains donnaient des ordres, les autres les recevaient, apparemment soumis. Que pouvaient bien avoir à se dire, dans les champs, le colon et le fellah? Que pouvaient bien se dire dans les usines, le contremaître (99 fois sur 100, un Européen) et le manœuvre (toujours des indigènes) ? Ou, dans les bureaux, le cadre européen et l’employé aux écritures musulman ?

Dans les quartiers ? Dans certains, les enfants pouvaient jouer ensemble, jusqu’à un certain âge. L’école, c’était plus rare, puisque tous les enfants européens étaient scolarisés, contre, en moyenne, un enfant musulman sur dix. Par la suite, insensiblement, les préjugés l’emportaient. Dés l’adolescence et, à fortiori, à l’âge adulte, une cloison étanche séparait les deux communautés (plus d’ailleurs, car à l’intérieur de chacune il y avait des sous-divisions : Français de souche, Espagnols, Italiens, Maltais chez les Européens. Arabes, Kabyles, Juifs chez les indigènes).

À la maison, les familles ne se fréquentaient pas : trop de différence de niveau de vie (les plus pauvres des Européens – n’évoquons pas les gros colons – avaient tout de même l’eau, l’électricité, un minimum de confort… ce que ne pouvait espérer l’immense majorité des indigènes.), trop de différences de coutumes, de mœurs, de religions. Il était, par exemple, rarissime qu’un enfant d’une communauté épouse un enfant de l’autre. Quels indigènes pénétraient dans les maisons européennes? Les femmes de ménage (uniformément appelées Fatmas, ce qui était une blessure supplémentaire), parfois des ouvriers d’entretien, plombiers ou peintres. C’était à peu prés tout. Quels Européens allaient chez les Musulmans ? Pratiquement aucun. Car déjà, pour la plupart, ces Musulmans vivaient dans des maisons très pauvres, certains dans de véritables gourbis, selon un mot très usité à l’époque, d’autres même dans les bidonvilles.

Il aurait fallu ensuite, pour le faire, un sacré sens de l’anticonformisme, il aurait fallu braver les regards et les «on-dit» des autres Européens.

Dans la rue ? Là encore, les deux communautés se côtoyaient sans se parler. Il y avait un phénomène bien connu, et du reste généralisé à toutes les colonies, des quartiers européens et des quartiers musulmans. Les Européens n’allaient pratiquement jamais dans les quartiers musulmans.

Un Algérois pouvait passer sa vie dans la capitale sans jamais avoir jamais mis les pieds dans la Casbah, par exemple. A contrario, il y avait quelques indigènes pour fréquenter les quartiers européens. Quelques promeneurs, quelques Arabes évolués (vilain mot de l’époque coloniale), qui venaient acheter des produits et vêtements modernes. Mais la plupart venaient pour y travailler, les femmes de ménage ou les ouvriers, déjà cités, se rendant à leur travail, quelques employés de cafés et restaurants, les inévitables cireurs de souliers, au labeur dés l’âge de 5 ans.

Il pouvait bien y avoir, parfois, des contacts. Beaucoup évoquent les traversées des villes en tramways. La cohabitation s’y faisait cahin-caha mais n’empêchait pas les heurts : telle femme voilée adulte, interpellée par un jeune Européen la sommant de donner sa place assise, tel autre Européen en faisant à voix hautes des remarques désobligeantes sur les odeurs… Le grand écrivain Kateb Yacine raconte une expérience vécue :

Dans un tramway, en 1950, l’Européenne de Bab el-Oued, avec son lourd couffin. À ses mains, à ses rides, la façon dont elle tient son bébé, son effarement encore souriant, on voit que cette jeune femme a eu déjà plusieurs enfants, qu’elle travaille dur, mais n’ignore pas la joie. On lui accorde immédiatement un préjugé de sympathie. Quant à son voisin, c’est l’Arabo-Berbère passé par un heureux hasard sur les bancs d’une école. Gravement moustachu, vêtu d’un bleu de chauffe, il dévore son journal. Et tous deux coexistent au soleil des grands jours, un soleil justicier. On dirait d’eux, à première vue, qu’ils sont l’incarnation d’une Algérie paisible et fraternelle, celle de l’avenir. Mais le bébé n’est pas content. Il crie, il se démène, et sa mère le gronde, toujours en souriant : – Tais-toi, ou bien l’Arabe va te manger. – Non, Madame, les Arabes ne mangent pas de cochon. Il a suffi de quelques mots. Le vieux tramway de l’Algérie française roule vers la catastrophe. [1]

Il existe, fort heureusement, des exceptions. De tout temps, il y eut, en Algérie, des Européens respectueux, ouverts à la diversité humaine et culturelle. Certains traduisent cela par la littérature (on pense à Isabelle Eberhardt), d’autres par l’œuvre picturale (les tableaux d’Étienne Dinet), d’autres par leurs activités professionnelles (bien des médecins de campagne, la majorité des instituteurs, véritables héros des temps modernes, mais disposant de si peu de moyens), d’autres enfin par la charité (quelques religieux et religieuses qui n’étaient pas liés au système)…

Il faut faire ici une place aux Européens d’Algérie qui choisirent le combat politique. On pense à certains militants socialistes de l’entre-deux-guerres, Jean Melia ou Victor Spielmann. On pense également aux syndicats. La CGTU dans l’entre-deux-guerres, puis la CGT à partir de 1945, ont mené des combats courageux, internationalistes (par exemple le refus de chargements militaires à destination de l’Indochine, où se mêlaient Musulmans et Européens).

Mais c’est surtout dans les rangs du Parti communiste algérien (PCA) que se construisit une société plus fraternelle. L’histoire de ce parti est souvent dénoncée par différentes études aujourd’hui, et certes, elle peut être soumise à la critique, comme pour tout mouvement politique. Sa stratégie n’a pas toujours été en adéquation avec la réalité. Mais il reste qu’il a dénoncé les atteintes aux libertés et les violences de l’ère coloniale, qu’il a tenté, avec d’autres, de tracer la voie vers la sortie du colonialisme. Surtout, il faut souligner une spécificité : il a été la seule formation de toute l’histoire coloniale française (et peut-être mondiale) à réunir en son sein des militants de toutes origines (Européens, Musulmans, Juifs), peu leur importait, ils étaient tous des Internationalistes.

Ces socialistes, ces syndicalistes, ces communistes n’ont pas été entendus. La société fraternelle qu’ils préconisaient n’a jamais vu le jour. À la place s’est imposé une société à deux ou même à trois vitesses.

Augustin Berque, le père du grand orientaliste, disait naguère que les Indigènes et les Européens n’étaient pas associés, mais «juxtaposés».[2]

par Alain Ruscio – historien


Notes :

  1. «Un bébé provocateur !», Afrique-Action, 13 février 1961, in : Minuit passé de douze heures. Écrits journalistiques, 1947-1989, Paris, Éd. du Seuil, 1999.
  2. «Note de politique indigène», 1933, in : Écrits sur l’Algérie, préface de Jacques Berque, Aix-en-Provence, Éd. Edisud, coll. Archives maghrébines.

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