Souvenirs de mon ami Mouloud Feraoun

Posted on 3-05-2018 in Documents, Histoire et mémoire

– par Michel Lambart – La première fois que je rencontrai Mouloud Feraoun, c’était à Fort-National, au début de 1957 dans la rigueur de l’hiver kabyle. Il exerçait comme directeur du cours complémentaire depuis 1952, année où il avait quitté son école de Taourirt -Moussa pour suivre la scolarité de ses enfants dans une ville. Sa nomination à Fort-National le mit dans une situation délicate, car il n’était pas coutume que l’administration confie à un instituteur algérien, un cours complémentaire, c’est-à-dire une école avec des classes allant jusqu’à la troisième.

Face à des conditions de vie devenues impossibles, il partit de Fort-National cette même année 1957 et, fin juillet, il prenait la direction de l’école Nador au Clos Salembier, dans un quartier particulièrement défavorisé à l’est d’Alger. Nous nous rencontrâmes souvent tant à l’école, qu’à son domicile, dans ce secteur musulman très populeux où les attentats redoublaient. Puis, à partir d’octobre 1960 à Château-Royal, ayant accepté de nouvelles fonctions aux Centres sociaux éducatifs.

Ce qui m’a frappé chez cet homme, dès notre premier entretien, c’est qu’il respirait la bonté, à l’écoute des autres, il savait se montrer disponible pour ses interlocuteurs quelles que soient la situation et ses charges professionnelles et familiales ; il possédait, sans le montrer, une puissance de travail considérable. Je n’abusais jamais de son temps mais, à chaque rencontre, il m’exposait discrètement ses problèmes pédagogiques ainsi que ses projets d’édition scolaire chez Hatier. Je l’informais des nouvelles productions d’Hachette et, moment privilégié, avec une grande pudeur, il évoquait ses travaux littéraires.

Il savait que je connaissais Emmanuel Roblès et que j’étais un grand ami de Max Marchand. L’éditeur de L’Histoire de France et de l’Algérie reflétait pour lui ce qu’était devenu le dilemme franco-algérien.

Je ne le quittais jamais sans qu’il me dédicace l’un de ses ouvrages. À la rentrée scolaire de 1960, il m’accueillit avec son recueil Les poèmes de Si Mohand qui venait de sortir aux Éditions de Minuit : « Pour Michel Lambart, en guise de bienvenue et en cordial hommage (Signature) ». Il aurait pu dire à l’image de Gustave Flaubert – Si Mohand, c’est moi ! Et en mars 1961, un rare exemplaire numéroté de Jours de Kabylie, paru aux Éditions Baconnier à Alger en 1954, avec les dessins d’un autre ami, Charles Brouty : « Pour Michel Lambart. Ce souvenir du pays kabyle avec l’espoir qu’à sa prochaine visite il en trouve le vrai visage. Avec mon très cordial hommage. Mars 1961 (Signature) ».

Mars 1961. Mouloud Feraoun ne trouve plus de temps à consacrer à son Journal, commencé sur les instances d’Emmanuel Roblès à la date symbolique et anniversaire du 1er novembre 1955 à 18h30. Au mois de mars 1961, il n’a écrit qu’une seule fois, le 17 mars :

Aïd. Fin du jeûne. Les fêtes qui étaient devenues des deuils, depuis 1954, reprendront-elles jamais leur visage ? C’est peu probable…
Au lieu de barrer tout ce qui précède, je me dis : « Vive la France, telle que je l’ai toujours aimée. Vive l’Algérie, telle que je l’espère. Honte aux criminels ! Honte aux tricheurs ! »

En 1985, nous lancions aux Classiques Hachette une nouvelle collection de livres de français pour les collèges, « Atout lire », lecture et expression. Le but de cette série était de donner aux élèves le goût et l’envie de lire l’œuvre d’un auteur à partir d’extraits étudiés dans le manuel. « Atout lire » pour la 6e comprenait six thèmes traités chacun à travers un choix de page d’une œuvre d’un écrivain.

Je savais que Mouloud Feraoun aurait été heureux que je lui donne la possibilité de communiquer avec les jeunes en faisant connaître ses écrits et son pays. C’est ainsi que nous le choisîmes pour traiter le thème « L’enfant d’ailleurs » avec six textes pris dans Le Fils du pauvre : Enfance-Vivre en Kabylie ; Le combat des « cofs » ; La Fontaine contre les djenouns ! ; Tel père, tel fils ? ; « Tu diras là-haut que je n’ai pas peur ». Accompagnés d’exercices, de questions, d’illustrations, de cartes.

Nous terminions le chapitre avec une photographie et une notice sur l’auteur en précisant, p. 165 : « Mouloud Feraoun est mort le 15 mars 1962, assassiné à El Biar, près d’Alger, avec cinq de ses compagnons […]. Son Journal, 1955-1962, document bouleversant sur la guerre d’Algérie, a eu un retentissement mondial. »

Je ne sais si j’ai retrouvé le « vrai visage » de la Kabylie ainsi que Mouloud Feraoun l’espérait, mais chaque fois que j’y suis retourné depuis 1962, Mouloud Feraoun m’accompagna… et il m’y accompagnera toujours, s’il m’est donné la possibilité de revoir le pays de Si Mohand… son pays ! Inch Allah !

Michel Lambart
Communication lors du colloque « Mouloud Feraoun et
Emmanuel Roblès, centenaire d’une amitié»
le 6 décembre 2013