L’immigration algérienne en France

Posté le 14-09-2015 dans Documents, Histoire et mémoire, Immigration

– Par Pierrette Meynier –

Actuellement on peut estimer à 1,5 M (chiffre donné par la France) ou à 4 M (chiffre donné par l’Algérie) le nombre des personnes algériennes ou d’origine algérienne en France. Il est extrêmement difficile de donner des chiffres car de nombreux Algériens ont pris la nationalité française et la France ne fait pas de statistiques ethniques. Il y a aussi constamment des arrivées régulières, des départs, et puis quelques-uns entrent dans le lot des clandestins. On sait qu’en 2010, il y a 578 000 titres de séjour algérien, et que chaque année sont accordés environ 25 000 titres de séjour algérien. Dans cette histoire, il y a deux grandes périodes, et la coupure ne se fait pas au moment de l’indépendance de l’Algérie, mais en 1973-1974. Nous allons voir pourquoi.

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Première période : des origines à 1973-74

En considérant la question sous un angle chronologique

L’immigration a véritablement commencé avec la première guerre mondiale. Avant cette date, les premiers migrants ont été constitués par les hommes qui accompagnaient les troupeaux de moutons qui étaient livrés à la France. Ces accompagnateurs devaient donner des garanties politiques et financières à la police avant de partir, pour obtenir un document de circulation, et déjà quelques-uns ne sont pas revenus. Puis des Algériens ont réussi à avoir ce document de circulation pour venir travailler en France. Les historiens estiment leur nombre autour de 13 000. On les retrouve à Marseille, Paris, et dans les régions industrialisées.
C’est en 1913 qu’est établie pour les Algériens la libre circulation. Avec la guerre, la France a besoin de main-d’œuvre et de soldats (le service militaire est obligatoire à partir de 1912). Au total, 120 000 travailleurs et 175 000 soldats (dont 25 000 tués durant la guerre) séjournent en France de 1914 à 1918. La fin de la guerre s’accompagne d’un retour massif de ces travailleurs. Mais aussitôt, pour la reconstruction et à cause de l’hémorragie humaine due à la guerre, les industriels français font massivement appel à la main-d’œuvre étrangère européenne et se tournent aussi vers la main-d’œuvre coloniale, en particulier algérienne, réputée plus docile, plus facile à encadrer et moins coûteuse. C’est en particulier à elle qu’on fait appel au moment des grèves (ce qui avait déjà été fait à la fin du XIXe siècle). Les Algériens sont alors considérés comme des briseurs de grèves, des jaunes, par les ouvriers français. En revanche, au moment de la crise de 1931, ce sont les premiers à être renvoyés.
L’immigration est arrêtée pendant la durée de la seconde guerre mondiale ; elle reprend dès 1946. La France est à nouveau en période de reconstruction puis, à partir du milieu des années 50, débute la grande période d’industrialisation du pays dans le cadre des Trente Glorieuses jusqu’au début des années 1970. L’indépendance de l’Algérie ne change rien au phénomène. Les Algériens perdent leur statut d’indigène pour celui d’étranger. En 1968, les accords franco-algériens imposent aux Algériens vivant en France un certificat de résidence lié à un contrat de travail, même en CDD.
Il faut souligner que, pendant toute cette longue période, on a affaire à une population très mobile, puisqu’il y a libre circulation.

Les caractéristiques de cette immigration

Cette émigration est patronnée par la France. À l’époque de la colonisation, il est aisé aux industriels de faire appel à la coloniale. Il suffit d’informer l’Office des migrations de l’embauche. La seule opposition vient des colons, qui eux aussi ont besoin de bras et qui trouvent qu’une part trop belle est faite à ces travailleurs en métropole – les salaires y sont plus élevés qu’en Algérie. Ils craignent aussi que des idées « contestataires » ne leurs soient communiquées. Mais cette main-d’œuvre reste jusque dans les années 1960 une main-d’œuvre d’appoint quand les Italiens, Espagnols, les Portugais ne suffisent plus ou ne donnent plus satisfaction. La liberté de circulation facilite ce système.
C’est une émigration masculine et de travail. Ce sont uniquement des hommes jeunes qui viennent pour souvent 10 à 18 mois. Ils viennent pour gagner de l’argent, l’envoyer à la famille pour lui permettre de vivre, et pour économiser et à leur retour en quelque sorte «  s’établir » :
– en achetant des terres aux colons (avec la première guerre mondiale et la crise de 1921 accompagnée d’une famine, beaucoup de petits colons quittent les fermes pour s’installer en ville, le solde des transactions foncières devient définitivement positif au bénéfice des Algériens dans les années 30) ;
– en achetant un petit commerce ou en se faisant artisan.
Ils gagnent du coup une reconnaissance sociale grâce à l’amélioration de leur situation économique et grâce aux connaissances qu’ils ont acquises : acquisition ou amélioration du français, et contact avec une autre société, découverte d’un autre monde, avec des syndicats, des partis politiques, etc.
Cependant, il y a eu quelques installations définitives en France, en petit nombre. Certains ont épousé des Françaises et créé en métropole une famille qui est restée sur place. Il faut pratiquement attendre l’indépendance pour voir arriver en nombre les familles algériennes des travailleurs.
C’est une émigration qui vient essentiellement de Kabylie surtout jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Cela peut s’expliquer en grande partie par la politique coloniale menée en Kabylie. Le Kabyle fut le « bon sauvage », digne d’assimilation. C’est là que très tôt furent crées des écoles (obligation scolaire théorique en 1885), fut enseigné le français, ce qui permit aux patrons français de préférer les Algériens aux Polonais car ils parlaient mieux français. On observe un parallélisme entre scolarisation et émigration. Comme on sait que le recrutement des travailleurs se faisait essentiellement par cooptation familiale ou villageoise, ce sont des générations de travailleurs d’un même lieu qui se succédaient dans les mines du nord de la France ou dans les usines de la région parisienne. Petit à petit, d’autres régions ont été aussi fortement fournisseuses : toujours à l’Est, les régions de Sétif et des Aurès, au Centre, les régions du Dahra et de l’Ouarsenis, enfin à l’Ouest, celles de Marghnia, Tlemcen, Nédroma.

Ses causes

Ce sont les causes classiques liées à la colonisation :
– La dépossession des terres qui a accompagné la colonisation. Par exemple, on constate que la révolte de Mokrani (mars à juillet 1871) contre l’occupation française est suivie d’une répression importante et du séquestre par l’État de 450 000 hectares de terres. Au total, sur 9 millions d’hectares de terre cultivables, 2,9 millions ont été confisquées, et bien sûr ce furent les meilleurs.
– La paupérisation dans le cadre d’une économie qui est devenue monétaire. On part en France pour avoir des espèces monétaires devenues indispensable à la vie quotidienne.
– La pression démographique : la population algérienne, évaluée à 3 millions avant 1830, tombe à 2,2 millions en 1872 : la conquête fut meurtrière et suivie de la famine de 1867-68. Puis la population va continuellement augmenter par le phénomène de ce que les Québécois appelle « la revanche des berceaux » : 1891 : 3 560 000 ; 1911 : 4 740 500 ; 1914 : 4,5 millions. Pendant la guerre 14-18, la croissance est faible (famines de 1917, 1921), si bien qu’en 1926, elle atteint seulement 5 millions. Puis en 1954, 8,4 millions, et en 1966, 12 millions. Cette forte augmentation s’explique par une amélioration de la situation sanitaire, surtout après la 2e guerre mondiale. C’est au milieu des années 50 que l’Algérie amorce sa transition démographique. Pour survivre cette population de plus en plus nombreuse est condamnée à aller gagner de l’argent ailleurs.
– Les besoins de main-d’œuvre de la France.
Ces causes dans l’ensemble ne disparaissent pas avec l’indépendance et les dirigeants de la nouvelle Algérie ne veulent pas se priver de la manne financière de l’immigration, cela explique que l’indépendance ne change pas grand-chose dans le mouvement migratoire, mis à part le fait que les familles viennent plus facilement. La liberté de circulation demeure.

La rupture des années 1973-74

Du côté algérien

Fin 1973, le gouvernement algérien décide de suspendre l’émigration vers la France, alors que, jusqu’à cette date, il ne s’était que peu préoccupé de la question ou s’était même montré favorable – du fait de l’apport d’argent.
L’explication officielle en est les attentats racistes qui commencent dès 1971 : entre mars et juin 71, 8 Algériens sont victimes d’attentats, il y a en 1973 à Marseille plusieurs attentats contre des Algériens, des foyers Sonacotra sont attaqués, dans un contexte de développement de l’extrême droite anti-algérienne, l’influence de l’OAS étant encore importante. Ce qui conduit Boumediene à parler d’insécurité pour les ressortissants algériens en France
Une raison non dite, qui n’exclut pas la précédente, est que l’Algérie est en pleine période d’arabisation et d’exaltation de valeurs arabo-musulmanes. Boumediene veut donner des gages à une identité algérienne fondée sur un Islam plutôt rétrograde. L’immigration vers l’Occident chrétien devient alors insupportable.
Et puis l’Algérie, qui a nationalisé le pétrole, a moins besoin de la manne financière que représentent les travailleurs émigrés.

Du côté français

Le 4 juillet 1974, Valéry Giscard d’Estaing, alors président de la République, ferme les frontières à l’immigration de travail. En France, la courbe du chômage remonte depuis 1968, remontée accentuée par le choc pétrolier dû à la guerre du Kippour de 1973.

Deuxième période de 1973-74 à nos jours

L’immigration a cependant continué, même si elle a fortement baissé et changé de forme.
Il y a eu aussi un petit nombre de retours : quelques jeunes filles qui ont été mariées au pays, quelques entrepreneurs qui ont voulu, surtout dans les années 80 (ministère Hamrouche), apporter leurs compétences à leur pays, et puis des retours forcés – il y a eu un certain nombre d’expulsions (marche des Beurs novembre 1983).

Le regroupement familial

La fin de la liberté de circulation signifie que les allers-retours ne peuvent plus se faire. Ce qui fait que les Algériens qui travaillent en France veulent y rester et font alors venir leur famille. Les entrées sont essentiellement constituées par le regroupement familial (plus de la moitié des entrées). Regroupement familial signifie faire venir le conjoint, les enfants, parfois les parents. Cela signifie bien que les Algériens qui entrent en France s’installent, restent. On place aussi sous ce terme « les conjoints de Français » qui bénéficient d’une législation relativement favorable.
Les entrées à ce titre ont fortement augmenté dans les dix dernières années, avec certaines dérives.
Actuellement ce regroupement familial est remis en cause non pas dans le cadre de la loi – on fonctionne dans le cadre de l’accord franco-algérien –, mais par un système de tracasseries administratives qui rendent souvent difficile la venue de la famille, du conjoint.
Les entrées par le travail sont très peu nombreuses, mais attention : les entrées pour regroupement familial, et surtout quand il s’agit de conjoints de Français, ne signifient pas que ceux qui entrent, surtout si ce sont des hommes, ne vont pas travailler. Les statistiques officielles ne donnent pas l’image de la réalité…

Une émigration qui se fait pour des raisons politiques depuis le début des années 1990

Le triomphe du FIS aux élections municipales de juin 90, puis au premier tour des élections législatives de décembre 91, entraîne l’arrêt par les dirigeants (l’armée) du processus électoral et la guerre civile. Une guerre civile menée par les islamistes et entretenue par les militaires au pouvoir. Beaucoup d’Algériens, en particulier les intellectuels menacés par les deux parties, n’ont d’autre issue que la fuite. On voit donc apparaître le réfugié politique. Plus de 100 000 demandes sont faites entre 1993 et 2003. La France accorde seulement 19 623 statuts de réfugié politique, c’est l’Allemagne qui en accorde le plus, 44 000. La Grande-Bretagne 11 600.

Actuellement il y a encore environ 55 000 demandes annuelles, et chaque année une cinquantaine de statuts est accordée.

Des arrivées légales ou semi-légales

Cela signifie qu’on parvient à obtenir un visa 1 de courte durée (parfois une semaine) et bien sûr, comme il est très difficile d’obtenir ce visa, une fois en France on y reste en espérant, le temps passant, obtenir un titre de séjour.
Au début des années 2000 au moment du boom économique de l’Espagne et de l’Italie, les Algériens ont fait des demandes de visas pour ces pays à la recherche de travailleurs. Certains s’y sont installés, d’autres sont venus directement en France. Depuis un an environ, avec la crise, des Algériens munis d’un titre de séjour espagnol ou italien arrivent en France et se retrouvent sans papiers et sans droits.
Dans ce type d’arrivées, on trouve de plus en plus de femmes seules.

Des étudiants

Ils sont de plus en plus nombreux à vouloir venir en France, en Europe, au Canada, en Australie. En France, ils sont plus de 10 000.

Les entrées illégales

Illégales signifie qu’elles sont très difficiles à chiffrer. Il est vraisemblable qu’elles sont très peu nombreuses. Il y a ceux qu’on appelle les « harragas », qui tentent de traverser clandestinement la Méditerranée. Il y a ceux, et de plus en plus, qui rejoignent les parcours migratoires souvent changeants. Certains rejoignent la Turquie et de là, tente de passer clandestinement en Grèce pour gagner la France (ou un autre pays de la CE). Ces migrants clandestins se heurtent à la frontière de l’Europe, bien protégée par le système dont elle s’est dotée, le système Frontex 2, et par une législation algérienne de 2008 3 qui criminalise les départs clandestins.
Si le nombre des entrées d’Algériens en France diminue, c’est essentiellement parce que la France ferme sa frontière par peur d’une « invasion ». Si beaucoup d’Algériens, et souvent des jeunes, veulent partir et pas seulement en France, c’est parce que les Algériens ne trouvent pas leur place dans leur pays. Cette situation pose à la fois la question du système politique, économique et social de l’Algérie (pour les jeunes, partir est devenu un projet de vie) et celui de la fermeture de l’Europe.

Conclusion

Si actuellement l’immigration algérienne en France a de moins en moins de caractéristiques propres, il n’en reste pas moins que les Algériens occupent une place particulière dans l’histoire des migrations en France. Les Algériens sont un peu moins étrangers que les autres. Ils font partis de l’histoire de la France. Au quotidien, cela se traduit par le fait qu’une grande partie des familles algériennes ont deux références, l’une au sud de la Méditerranée, l’autre au nord. Elles sont en quelque sorte nos  Bretons, nos Auvergnats, nos Savoyards du début du XXe siècle, à la seule différence qu’alors, les familles pouvaient se réunir à Paris, les grands-parents aller voir leur petits-enfants à Paris.
Faut-il continuer à fermer les frontières, en particulier entre la France et l’Algérie ? L’ouverture signifierait-elle une multitude d’allers-retours ou une invasion ?

Pierrette Meynier
Intervention lors de notre colloque du 16 mars 2013 à Belfort


Notes

  • (1) Les visas sont instaurés en 1986.
  • (2) Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures de l’Union européenne. L’agence, créée en 2004, dispose d’un budget propre (118 millions d’euros en 2012) et travaille avec la police des États membres. Disposant d’une personnalité juridique, elle peut négocier avec des états européens et non européens.
  • (3) La loi algérienne punit de 2 à 6 mois d’emprisonnement et de 20 à 60 000 dinars d’amende toute personne qui quitte le territoire de façon illicite.

© photographie Michel Tréboz