La revue Demain (1955-1957) et les libéraux maghrébins

Posted on 2-05-2018 in Documents, Histoire et mémoire

– par Guy Dugas – Deux précisions préalables :
1) Dans les processus de décolonisation au Maghreb, le terme « libéraux » a été tellement utilisé, et dans des acceptions tellement différentes, que j’éprouve le besoin de le définir d’une phrase : est libéral, selon Nora, celui qui, « au lieu de vivre l’éternel passé, entreprend de préparer un avenir dans lequel il sent qu’il n’aura pas sa place » (1).
2) Entre 1956 et 1962, de manière d’abord régulière puis plus intermittente, la Fédération des libéraux d’Algérie, créée en mars 1956 par Jacques Chevallier (1911-1971), maire d’Alger, dans le prolongement immédiat de la conférence d’Albert Camus pour la trêve civile, publie son propre journal Espoir-Algérie, un bimensuel qui, au prix de mille difficultés, parut de mai 1956 à mars 1957, puis à nouveau et avec une autre équipe entre 1960 et 1962. Encore qu’il mérite bien une analyse, ce n’est pas cet organe local que je compte vous présenter ici, mais un hebdomadaire métropolitain, Demain, qui – nous le verrons – servira tout à la fois de relais et d’amplificateur aux mouvements libéraux maghrébins.

Sous-titré « Hebdomadaire de la gauche européenne » puis « Hebdo de l’Europe », ce journal paraît régulièrement entre décembre 1955 (numéro 1, 15-21 déc.) et décembre 1957 (numéro 104, 4-11 déc.), soit très exactement deux années. Indépendant de toute tutelle politique ou financière, mais proche du Mouvement socialiste pour les États-Unis d’Europe, il est fondé sous la forme d’une SARL par Jacques Robin et Charles Ronsac (dont les noms n’apparaissent jamais en page de couverture, mais qui donnent quelquefois d’eux-mêmes dans les débats). Son siège est dans le IIe arrondissement de Paris, au 4 bis rue de Cléry. Son format est celui d’un journal, de vingt pages très exactement. Son esprit est généraliste, c’est-à-dire qu’il touche à tous les domaines : politique et social, mais aussi culturel et sportif… La toute dernière page, intitulée « Demain commence aujourd’hui », puis « Demain », présente de manière systématique un thème de réflexion politique ou sociale, parfois un extrait d’ouvrage, développé par des auteurs connus, parfois originaires du Maghreb.
Un abondant courrier des lecteurs, en provenance de France, mais aussi du Maghreb (2) et de tous les continents, permet d’imaginer, à défaut d’indications de tirage, une très large diffusion.

1. Quels animateurs ? Quel esprit ?

1.1. Les dirigeants

Avant de tenter d’en dégager les orientations, quelques éléments biographiques sur l’équipe de direction et de rédaction permettront de mieux comprendre l’esprit de ce journal, qualifié de « socialisant » dans les inventaires de la presse de gauche (3) et aux positions assez atypiques, selon ce que j’ai pu en juger.

1.1.2. Les deux fondateurs

– Le plus connu est Charles Ronsac, de son vrai nom Charles Rosenweig (1908-2001) : né à Paris dans le quartier du Marais, il est l’enfant d’émigrés juifs polonais très pauvres. Autodidacte, il milite très jeune, sous le nom de Charles Rosen, dans les rangs communistes, puis trotskistes (au sein desquels il deviendra l’ami et le collaborateur de Boris Souvarine). En 1934, il intègre le groupe de presse et d’édition Opera Mundi. La guerre venue, il s’engage dans la Résistance et collabore au journal Franc-Tireur, où il milite contre les totalitarismes (bien des années plus tard, il coordonnera Le Livre noir du communisme) et pour l’Europe. Dans les années 1980, il intègre les éditions Robert Laffont, où il crée la célèbre collection « Vécu ». Il a laissé une autobiographie (4) qui fait peu de place à l’expérience journalistique dont je vous entretiens aujourd’hui. À cette époque, Ronsac est secrétaire général du Mouvement socialiste pour des États-Unis d’Europe.
Ronsac intervient très rarement dans le journal. On notera donc avec d’autant plus d’intérêt ses deux articles très vifs dans les numéros 9 et 13 de février et mars 1956.
– Jacques Robin (1919-2007) est pour nous une figure plus énigmatique parce qu’éloignée des milieux médiatiques. Médecin de profession, il prendra ensuite la direction d’un groupe industriel, avant de fonder dans premières années 1990 le « groupe des dix » (groupe de réflexion sur l’économie et l’écologie). Suite à la réédition de son essai sur le désordre écologique, L’Urgence de la métamorphose (5), une notule biographique le présente sur le Net comme « penseur, visionnaire, homme de reliance et catalyseur d’initiatives (6) ». Au moment où il fonde Demain, il préside le Mouvement socialiste pour des États-Unis d’Europe.

1.1.3. La rédaction

André Ferrat (1902-1988) en est le directeur, André Calas le rédacteur en chef.
– Le premier – de son vrai nom André Morel – est l’ancien rédacteur en chef de L’Humanité entre 1932 et 1934. Il dirigea aussi la section coloniale du Parti communiste, ce qui lui permit de nouer très tôt des contacts avec les milieux indépendantistes au Maghreb, en particulier Bourguiba et Messali Hadj. Très critique à l’encontre de l’Internationale socialiste, farouche dénonciateur de la politique stalinienne dès les années 30, réservé à l’égard du Front populaire qui à son avis accorde trop peu de place à la décolonisation, il est progressivement écarté du bureau politique du PC, avant d’en être carrément exclu le 23 juillet 1936. Résistant de la première heure dans le mouvement Franc-Tireur, il dirigera le journal Lyon libre à la Libération. Membre du comité directeur de la SFIO, il s’oppose à la politique algérienne de Guy Mollet.
–  Je dispose de bien moins d’éléments sur le second, André Calas, qui pourrait bien être ce jeune journaliste montpelliérain qui fréquenta Gide, Green et Montherlant, et en fit état dans les années 60 dans la revue homophile Arcadie.

1.2. L’esprit du journal

Naissant au moment de l’ouverture des négociations sur le marché commun et Euratom, de la guerre d’Algérie, très précisément, à la veille de l’appel de Camus pour une trêve civile (au sujet de laquelle Charles Ronsac plaide à son tour dans le numéro 19, 19-25 avril 1956), largement ouvert à l’international, particulièrement à la situation dans le bloc soviétique, en Extrême-Orient et au Maghreb – et également sur l’État d’Israël naissant, pour lequel est lancé un appel à l’aide (numéro 18, 12-18 avril 1956) – le journal est en prise directe avec une actualité qu’il prétend observer sans s’engager :

Malgré des noms connus figurant au sommaire de ce numéro et de ceux qui suivront, Demain ne cherche pas à hisser un homme ou une équipe au pouvoir. Il entend simplement exprimer un état d’esprit et une volonté d’action.
L’état d’esprit est celui de la révolte qu’inspire le spectacle affligeant que donne un pays, le nôtre. […] La volonté d’action est celle qui doit aboutir aux solutions durables pour l’évolution vers un avenir meilleur (7).

Mais il ne se limite pas à l’actualité : comme en témoignent les épigraphes successives de Saint-Just (« Le bonheur est une idée neuve en Europe ») puis de Paul Valéry (« Il n’y a qu’une chose à faire : se refaire. Ce n’est pas simple »), une véritable réflexion y est menée sur des sujets de société et d’éthique comme l’avortement, les violences faites aux femmes, l’immigration (notamment avec des articles de Roger Ikor, récent prix Goncourt), ou encore la peine de mort avec Arthur Koestler (cf. « L’entente cordiale de la peine de mort » dans le numéro 2, 22-28 déc. 1955).
L’ambition de la rédaction est donc de « semer des idées pour demain ». En fin d’exercice, au terme de « deux ans de combat », le constat est assez similaire : pour des raisons exclusivement financières, Demain doit cesser sa publication.

1.3. Quelques collaborations récurrentes

Mais venons-en à ce qui nous intéresse, et faisons d’abord le compte de quelques collaborations de personnes dont le nom ne nous est pas étranger.

1.3.1. Les rubriques régulières

Les rubriques fixes sont placées sous la responsabilité de jeunes, comme Roger Benayoun (1926-1996) pour le cinéma, François-Régis Bastide (né en 1926) – qui dans un compte rendu des Mauvais sentiments de Marcel Moussy considère que ce roman constitue « le plus lucide espoir de l’Algérie en qui nous voulons croire » (numéro 2, 22-28 déc. 1955) –  puis Jean Cathelin et Marcel Moussy pour la littérature. Ces deux derniers noms sont à mes yeux très intéressants :
– Jean Cathelin, né dans les années 1920 et mort en 2005, est le pseudonyme de Jean Malespine, fils d’Émile Malespine, le fondateur de la revue surréaliste Manomêtre. Chroniqueur littéraire, collaborateur à L’Observateur, il a connu Camus, Memmi et Sénac dès les années 1950. C’est lui qui amènera au journal la plupart des écrivains du Maghreb qui y collaboreront.
– Marcel Moussy, qui partage avec lui la rubrique des livres après le départ de François-Roger Bastide, est né à Alger en 1924 et mort en 1995. De sensibilité de gauche, il est l’auteur de plusieurs romans dont Les Mauvais Sentiments (1955) et Arcole ou la terre promise, avant de devenir scénariste (de François Truffaut essentiellement) et réalisateur de films.
D’autres jeunes journalistes, comme Hervé Bazin ou Hubert Juin, interviennent également à l’occasion.

1.3.2. La participation des politiques

Le journal donne régulièrement la parole à des hommes politiques français ou étrangers. Les politiques français appartiennent le plus souvent à la mouvance socialiste radicale et pro-européenne : ainsi pour Maurice Faure qui signe plusieurs tribunes en page 20, ou André Philip qui comme Ronsac et Robin joue au même moment un rôle actif au sein du Mouvement socialiste pour des États-Unis d’Europe. Dans d’autres numéros, Gaston Defferre annonce une « ère nouvelle en Afrique Noire » (numéro 16, 29 mars-4 avril 1956), ou encore, Jacques Soustelle écrit à Demain « à propos des conditions de son départ d’Alger » 
(numéro 12, 1er-7 mars 1956).

Mais Demain donne aussi la parole à des hommes politiques maghrébins parmi lesquels les plus sollicités sont Abderrahim Bouabid, membre du comité directeur de l’Istiqlal qui, au moment où le Maroc accède à l’indépendance, annonce : « Notre indépendance préfigure la solution algérienne » (numéro 16) ; Bourguiba pour la Tunisie, qui, au fil de ces deux années, a droit à trois ou quatre interviews, jusqu’à ce que le journal s’interroge : « Où Bourguiba veut-il en venir ? » (numéro 32, 19-25 juillet 1956) ; et Messali Hadj pour l’Algérie. Ces relations privilégiées avec les leaders du Néo-Destour et du MNA ont pour effet d’insatisfaire le FLN qui, à la suite de deux interviews de Bourguiba et de Messali Hadj sur « le problème algérien » dans le même numéro (numéro 9, 9-15 février 1956) (8), adresse au journal (numéro 11, 23-29 février 1956) une virulente lettre anonyme, que Demain publie – en l’accompagnant de deux photographies de « l’ancien chef » Bachir Chinani et du « nouveau chef », Mustapha Ben Boulaïd (9) – et à laquelle il répond en six points détaillés :

Nous publions ci-dessous une lettre que nous avons reçue du FLN. En l’absence de toute signature, nous ne pouvons en garantir l’authenticité, mais des recoupements nous permettent d’affirmer que si le texte était apocryphe, l’imitation serait vraiment parfaite. Cette lettre appelle plusieurs observations :
1. L’article de Messali Hadj publié dans notre numéro 9, en date du 9 février, faisait partie d’une enquête : « Quel sont nos interlocuteurs ? » dont la première partie, publiée dans le numéro 6 du 19 janvier, faisait la part belle au FLN dont nous avons présenté objectivement les animateurs, l’organisation, les actions, les buts, les bases de négociation. […]
2. En présentant le MNA, dont Messali Hadj est le président, comme « indépendant de la Ligue arabe », c’est-à-dire du Caire, nous n’avions pas insinué que le FLN, lui, en dépendait. Mais ce dernier mouvement ne peut pas nier les liens étroits qu’il entretient avec l’Égypte, pour l’instruction de ses cadres, l’approvisionnement en armes, ses liaisons militaires et politiques, sa propagande en général.
3. Rien dans notre chapeau ne permet d’affirmer que les positions de Messali Hadj ne rejoignent les nôtres.
4. Nous n’avons pas à intervenir dans les rivalités entre mouvements nationalistes. […]
5. Nous n’avons pas davantage à défendre le ton employé par Messali Hadj, mais nous ne pouvons que regretter le ton employé par le représentant du FLN. C’est celui de l’intolérance à l’égard de tout ce qui n’est pas FLN.
6. Il ne saurait être question de contester la qualité d’ « interlocuteur valable » au FLN qui, par son action et son organisation militaires, est actuellement le premier adversaire de la France en Algérie.

Ch. R[onsac].

Une autre lettre du FLN, qualifiée de « curieuse » par la rédaction, se trouve dans le numéro 26, suite à la publication dans le numéro 23, 17-23 mai 1956, d’un reportage assez contesté de Claude Gérard (10) sur les maquis algériens.

2. Demain et les libéraux

Mais place aux libéraux  maghrébins, puisque c’est leurs plumes que j’ai choisi de mettre en évidence à travers cette publication.

2.1. Présence de Roblès

revue Demain article d'Emmanuel Roblès

Dès le numéro 4, 5-11 janvier 1956, Emmanuel Roblès, qui depuis l’été précédent prépare le retour à Alger de son ami Camus, présente dans la tribune de fin de publication, « Le Difficile Chemin » sur lesquels s’engagent les libéraux prônant une réconciliation sociale en Algérie.

2.2. Présence de Camus

Sans prendre en compte les comptes rendus qui sont faits de ses ouvrages (11), Camus lui-même est très présent dans Demain, quoique de manière d’abord assez peu inédite. La première mention le concernant directement est un débat dans L’Express rapporté dans le numéro 5, 12-19 janvier 1956, du journal, sous le titre « Quand Camus répond à Mauriac ».

Suit, dans le numéro suivant, 19-25 janvier 1956, le texte intégral de son appel lancé à Alger le 22 janvier 1956 en faveur d’une « Trêve pour les civils innocents ». Ce texte, repris du journal L’Express, est précédé du chapeau suivant :

Au cours d’une réunion présidée par notre collaborateur Emmanuel Roblès, dimanche dernier, devant un millier de personnes invitées par un comité d’intellectuels algériens, européens et arabes, Albert Camus a lancé, au cercle du Progrès à Alger, un émouvant appel en faveur d’un accord général en dehors de toute position politique, « pour assurer la protection des civils innocents ». Demain est heureux de publier le texte intégral de la belle allocution prononcée par le grand écrivain. Son appel a été approuvé par les représentants des différentes communautés algériennes présents à la réunion.
Demain souhaite qu’il soit entendu par tous ceux – dans les deux camps – auxquels il s’adresse.

Quelques mois plus tard, c’est la reprise dans le numéro 25 (1-7 juin 1956) de sa lettre au journal Le Monde consécutive à l’emprisonnement de Jean de Maisonseul, autre libéral d’Algérie, dont on sait le rôle qu’il a pu jouer dans l’organisation de la conférence d’Albert Camus sur la trêve civile en janvier 1956.

Mais les deux textes les plus importants de Camus dans cette publication sont, d’une part dans le numéro 63, 21-27 fév. 1957, « Le socialisme des potences », réponse à une enquête de la revue italienne Tempo presente de son ami Ignazio Silone. Ces réponses aux « Trois questions aux intellectuels » fournissent à Camus l’occasion de revenir – on sait que ce sujet lui tient à cœur – sur le rôle de l’intellectuel en temps de crise, sa conception de l’engagement, ainsi que les positions du Parti communiste français face aux mouvements en Europe de l’Est. Cet article en italien, sa traduction en français, puis en anglais deux mois plus tard (12), vaudront à Camus quelques belles polémiques.
Le second article important de Camus dans Demain porte le titre « Le pari de notre génération ». Il est présenté par le journal comme une « interview exclusive » de Jean Bloch-Michel au moment de la réception de Stockholm 
(numéro 98, 24-30 oct. 1957) et il développe les conceptions de Camus sur le rôle de l’artiste, nous offrant à l’occasion quelques réflexions intéressantes sur la littérature de la postcolonie :

Je veux seulement rappeler que nous avons construit, par la seule vertu d’un échange généreux et d’une vraie solidarité, une communauté d’écrivains algériens, français et arabes. Cette communauté est coupée en deux, provisoirement. Mais des hommes comme Feraoun, Mammeri, Chraïbi, Dib, et tant d’autres, ont pris place parmi les écrivains européens. Quel que soit l’avenir et si désespéré qu’il m’apparaisse, je suis sûr que cela ne pourra être oublié.

Avant de préciser très clairement comment il conçoit son propre rôle dans l’Algérie en guerre :

Mon rôle en Algérie n’a jamais été et ne sera jamais de diviser mais de réunir selon mes moyens. Je me sens solidaire de tous ceux, Français ou Arabes, qui souffrent aujourd’hui dans le malheur de mon pays. Mais je ne puis à moi seul refaire ce que tant d’hommes s’acharnent à détruire. J’ai fait ce que j’ai pu. Je recommencerai quand il y aura de nouveau une chance d’aider à la reconstitution d’une Algérie délivrée de toutes les haines et de tous les racismes.

2.3. Deux événements majeurs

Au sein de cette production journalistique de deux années, deux moments-clés se dégagent nettement : les événements de 1956 en Europe de l’Est – Pologne puis Hongrie –, auxquels le journal se montre si sensible qu’il titre l’un de ses numéros : « Hongrie, l’assassinat d’un peuple » (numéro 48, 8-15 nov. 1956) puis, six mois plus tard, les débuts du terrorisme en Algérie, avec le traumatisme causé par le carnage de Melouza.

2.3.1. Césaire et Camus face aux événements de Hongrie

On sait combien ces événements ont compté pour Camus, comme pour nombre de leaders de la décolonisation – je pense notamment à Aimé Césaire et à sa fameuse lettre de démission du PCF adressée à Maurice Thorez, immédiatement consécutive à l’intervention des chars soviétiques en Hongrie. Journal européen, Demain s’est aussi tôt intéressé de très près à ces événements, en particulier au sort fait à la population et aux intellectuels pourchassés ou éliminés, comme Imre Nagy, exécuté en 1958 à la suite d’un simulacre de procès dont Camus préfacera la contre-enquête (13).
Dans le numéro 30 de Demain, on trouve la signature de Camus, parmi celle de 11 intellectuels européens dénonçant le traité de Varsovie et les violences commises en répression aux manifestations antisoviétiques de Poznan. Mais c’est à Franc-Tireur que l’auteur de La Peste donnera en avril 1957 le texte du discours Le Sang des Hongrois, prononcé au cours d’un meeting organisé par le Comité de solidarité antifasciste.

2.3.2. Albert Memmi face au massacre de Melouza

À la fin du printemps 1957, la tragique découverte du charnier de Melouza (14) considéré comme « le plus sanglant épisode de la guerre des maquis », comme un massacre dont il faudra tirer une leçon politique, constitue, il me semble, un tournant dans le positionnement du journal, qui prend alors définitivement le parti du MNA contre le FLN : « En refusant de considérer le MNA comme une autre force d’opposition politique, en isolant Messali Hadj à Belle-Île, la France reconnaissait de facto le monopole “le FLN c’est l’Algérie”. »
Et convoque Albert Memmi, dont Jean Cathelin avait auparavant rendu compte du Portrait du colonisé dans des termes assez pertinents (15) (numéro 76, 23-29 mai 1957), pour une tribune consacrée au « Drame colonial » (numéro 79, 13-19 juin 1957, annexe III)

2.3.3. D’autres libéraux

Mais on trouve aussi dans Demain d’autre signatures de libéraux, qui jouèrent dans le processus de décolonisation en Afrique un rôle souvent souligné : Charles-André Julien, par exemple, qui s’interroge sur le nationalisme algérien (numéro 20, 20-26 mai 1956) et plaide pour un système fédéraliste : « l’Algérie peut et doit rester intimement liée à la France » (numéro 3, 29 déc. 1955- 4 janv. 56). Ou encore Jean Rous.
En revanche, dès l’été 1957, le journal, par la voix du très avisé Jean Cathelin (16), s’interroge sur le dilemme que pose à André Rossfelder « romancier et Français d’Algérie » la situation en Algérie. On sait à quelle dérive cela conduira ce proche de Camus, qui fut associé à son appel de janvier 1956.

2.4. Demain et les écrivains du Maghreb

Nombreux sont les écrivains du Maghreb qui s’expriment dans le journal, ou dont il est rendu compte des œuvres : Marcel Moussy pour Nedjma (numéro 31, 11 au 18 juillet 1956), qu’il représente comme « une greffe douloureuse » ; J. Cathelin pour le Portrait du colonisé précédé d’un portrait du colonisateur d’Albert Memmi et L’Âne de Chraïbi, un roman pourtant passé inaperçu par la critique.

2.4.1. Mohammed Dib

En 1955, Mohammed Dib, alors membre du parti communiste algérien, a publié l’ensemble de sa trilogie Algérie. Il est déjà un intellectuel connu, engagé dès 1949-1950 dans la lutte contre la famine et la misère dans le bled algérien, cherchant dans des milieux parfois bien éloignés du parti des interlocuteurs valables et des tribunes d’où il pourra être entendu. S’il ne s’exprime jamais directement dans Demain, il convient néanmoins de noter dans le numéro 4, du 5-11 janvier 1956 le beau portrait qu’en fait Marcel Moussy à l’occasion d’un compte-rendu de son recueil de nouvelles Au Café :

Conclusion : Il faudrait qu’une voix aussi raisonnable et aussi digne dans sa protestation soit entendue au plus vite. Sinon, elle risque d’être submergée par le grondement de légitime colère dont elle se fait parfois l’écho et par une marée de violence telle que ni Dib ni ses interlocuteurs français ne pourraient plus la dominer (17).

2.4.2. Driss Chraïbi

J’ai été surpris par la place prise dans ce journal par Driss Chraïbi que l’on peut considérer comme un des libéraux au Maroc : dans la tribune du numéro 40, 20-26 sept 1956, le jeune écrivain en rupture de ban avec son pays suite à la fracassante publication du Passé simple (1954) s’interroge gravement, dans « Vaincus d’avance », sur la place de l’intellectuel biculturé en pays d’islam. Dans un numéro ultérieur, il précisera, quitte à scandaliser un peu plus :

Je ne suis pas colonialiste. Je ne suis même pas anticolonialiste. Mais je suis persuadé que le colonialisme européen était nécessaire, et salutaire, au monde musulman. Les excès même de ce colonialisme, joints aux valeurs sûres de l’Europe, ont été les ferments, le levain de la renaissance sociale à laquelle nous assistons maintenant (18).

Puis il donnera les clés qui, selon lui, ouvrent les portes de tout dialogue nécessaire à la compréhension entre les peuples. Une compréhension indispensable pour construire modernité et prospérité, mais entravée des traditions, préjugés et du rôle néfaste des religions. Culturellement et linguistiquement, il insiste, à contre-courant de beaucoup d’opinions, y compris dans ce journal, sur le rôle moteur de l’Égypte de Nasser dans les domaines linguistique et culturel notamment (deux ou trois articles sur le rôle de la radio et du cinéma égyptiens) – ce qui lui vaut des débats avec certains lecteurs, y compris maghrébins.

2.4.3. Kateb Yacine

La présence de Kateb Yacine dans Demain ne se limite pas au texte bien connu : « Faulkner descend, ou la tragédie algérienne » (19).
On trouve en effet de lui dans le numéro 47 du 11 au 7 novembre 1956 intitulé « La Révolution hongroise, vue par… » un intéressant parti-pris, parmi 8 auteurs de toute l’Europe interrogés. Sous le titre « Les Grandes Puissances et les Petites », Kateb y dresse un inventaire en règle de toutes les formes de domination, dictatures et tutelles coloniales et néocoloniales.

Conclusion

L’ultime numéro du journal titre : « Deux ans de combat », et s’ouvre sur un éditorial : « Adieu à nos lecteurs, un combat de deux ans » ainsi conclu :

L’influence que nous avons exercée, les idées que nous avons semées, les résultats que nous avons obtenus n’en demeurent pas moins comme le témoignage de l’état d’esprit de la volonté d’action qui était dès le début notre raison d’être. Demain était le seul journal de gauche à la fois européen, travailliste et partisan d’une solution vraiment libérale du problème algérien. Sa disparition laissera un vide qui se fera sentir. Mais son existence et son action ont marqué les deux années écoulées. Le journal passe, les idées restent (20).

De fait, par son positionnement sur la question algérienne, les contacts politiques qu’il a autorisés, les débats qu’il a suscités et les ouvertures offertes aux libéraux non seulement d’Algérie, mais aussi du Maroc et de Tunisie, Demain a représenté une chambre d’écho pour le groupe des libéraux d’Algérie, prisonniers avec Espoir-Algérie d’un organe fragile et de peu de résonance parce que sujet aux censures et violences du fait de sa publication en Algérie même et dans ses limites. De l’Appel à la trêve civile au lendemain du Nobel, il a accompagné Albert Camus et ses amis dans la quête d’une utopique solution : la constitution d’une nation algérienne fédérée à la France, où cohabiteraient les deux communautés, arabe et européenne.

Guy Dugas
Communication lors du colloque « Les Libéraux et la trêve civile »
le 6 décembre 2013


Notes :

  • (1) Les Français d’Algérie, Paris, Julliard, 1961.
  • (2) Par exemple dans le numéro 11, 23-29 février 1956, ce courrier d’un lecteur musulman d’Alger : « Le dernier numéro de Demain a été arraché dès son arrivée. Si Demain continue à traiter comme il l’a fait jusqu’à présent des problèmes algériens, il peut acquérir une large audience en Algérie, particulièrement parmi l’élément musulman. Et il peut esquisser l’ébauche d’une nouvelle formation politique en Algérie. »
  • Il faut dire que le numéro précédent (numéro 10, 16-22 février), qui titrait « Le Drame social algérien », présentait tout à la fois une interview exclusive d’Henri Gazier, ministre des Affaires sociales en visite en Algérie, et une mise en cause par Jacques Robin du Bloc-Notes de François Mauriac du 11 janvier.
  • (3) Voir Claude Estier : La Gauche hebdomadaire (1914-1962), Armand Colin, 1962 ; et l’inventaire fourni par le site www.lours.org.
  • (4) Trois noms pour une vie. Robert Laffont, 1988.
  • (5) L’Urgence de la métamorphose, préface de René Passet, postface d’Edgard Morin, Éd. des Idées & des Hommes, coll. Convictions croisées, 2007.
  • (6) Laurence Baranski, In Libro veritas, publié le 23 décembre 2008. Jacques Robin est également l’auteur de Changer d’ère, Le Seuil, 1989.
  • (7) Éditorial du premier numéro, 15-21 décembre 1955. Tous les éditoriaux sont signés « Demain ».
  • (8) Les articles s’intitulent « Alger et Tunis », par Habib Bourguiba, président du Néo-Destour, et « Pour un Aix-les-Bains algérien » par Messali Hadj, président du MNA.
  • (9) Photographies légendées : « Chinani Bachir était le théoricien et stratège de l’état-major des rebelles (Idara). Il a été exécuté sur l’ordre de Ben Boulaïd » et « Ben Boulaïd Mustafa, évadé de la prison de Constantine (il était condamné à mort) a remplacé Chinani Bachir à la tête du maquis dans le Sud-Constantinois. »
  • (10) Claude Gérard, « Comment j’ai vu le maquis », numéro 23, 17-23 mai 1956. L’article est précédé d’une assez longue justification de la rédaction : « Pourquoi nous publions cet article. »
  • (11) Notamment les comptes rendus de Guy Dumur [d’abord sur l’essai de Roger Quilliot, La Mer et les prisons (numéro 14, 15-21 mars 1956, puis sur La Chute, numéro 26, 8-14 juin].
  • (12) « Paries and truth » dans la revue Encounter, avril 1957.
  • (13) Préface à La Vérité sur l’affaire Nagy, Plon, 1958.
  • (14) « L’Algérie après Mélouza », numéro 78, du 6 au 12 juin.
  • (15) « Parce qu’il a su au maximum éviter la logomachie et la technicité philosophique, on songe invinciblement aux essais classiques en lisant le dernier livre d’Albert Memmi. Pourtant la démarche est ici phénoménologique et l’auteur fait appel souvent à sa connaissance du marxisme, voire de la psychanalyse existentielle, mais toujours de telle sorte qu’il puisse être compris par l’honnête homme. »
  • (16) Jean Cathelin : « Le Dilemme d’André Rossfelder, romancier et Français d’Algérie », numéro 33, 26 juil.-1er août 1956.
  • (17) Marcel Moussy : « Mohammed Dib, un interlocuteur valable » (avec dessin portrait de Dib), numéro 4, 5-11 janvier 1956.
  • (18) Tribune « Demain » du numéro : « L’Islam devant l’Occident : Histoire à courte vue » (D. Chraïbi).
  • (19) Dans le numéro 43, 4-10 octobre 1956, où cette tribune est précédée du chapeau suivant : « Mais ce jeune écrivain algérien, de culture française et de souche arabe, parle de cette tragédie en fils d’une culture universelle qui ne se pose que les problèmes qu’elle a déjà résolus pour elle-même. »
  • (20) Éditorial du numéro 104, du 4 au 11 décembre1957.