Delphine Renard, La Grande Maison de brique rose

Posté le 17-03-2017 dans Comptes rendus de lecture, Documents

– par Anne Guérin-Castell –

Ce pourrait être le titre d’un conte de fée si le nom de l’auteur, Delphine Renard, et le sous-titre La mémoire blessée dans l’attentat de l’OAS contre André Malraux (1962), séparé sur la couverture par une vue de la maison, trois étages, le dernier mansardé, s’élevant au-dessus d’un rez-de-chaussée masqué par la végétation, ne venaient rappeler le crime des branquignols criminels qui, visant un ministre de la République, déposèrent le 7 février 1962 une bombe sur l’appui de la fenêtre d’une chambre où une petite fille de 4 ans et demi lisait allongée par terre en attendant le moment de retourner au jardin d’enfant.

Le lendemain au métro Charonne, alors que se dispersait une manifestation pacifique contre la bêtise meurtrière de l’OAS, huit manifestants furent tués par la police tandis qu’un neuvième mourut quelques mois plus tard des suites de ses blessures. Neuf morts que Delphine Renard ne manque jamais d’évoquer depuis que, renonçant au silence quelle s’était jusqu’alors imposé, elle parle de l’attentat qui a si tôt bouleversé le cours de sa vie. Ce que fut cette vie, des opérations destinées à lui rendre un visage et, partiellement, la vue jusqu’à ce qu’elle ne redevienne totalement aveugle vingt-cinq ans plus tard aux batailles qu’elle dut mener « pour se dépêtrer des espèces d’algues informes » qui la « retenaient au fond de l’eau », elle le raconte dans Tu choisiras la vie, paru en 2012 chez Grasset.

La Grande Maison de brique rose reconstitue, de sa construction dans les années 1920 à sa vente en 2006, l’histoire de la maison où eut lieu l’attentat et où, à l’exception d’une année passée aux États-Unis peu après pour y être opérée, Delphine Renard vécut jusqu’à l’âge de 27 ans.

Deux couches de récit s’entremêlent. Une exploration physique du bâtiment en longs travellings qui glissent sans heurt de pièce en pièce et, guidés par d’immarcescibles repères – à droite, au fond, devant… – comme en ont tous ceux qui, ayant longtemps vécu dans un lieu, peuvent s’y déplacer les yeux fermés, s’attardent sur tel détail d’architecture, tel meuble, tel objet d’où surgissent les souvenirs liés aux différentes organisations de l’espace qu’a connues l’auteure, avant l’attentat quand sa famille vivait au rez-de-chaussée tandis qu’André Malraux, sa femme Madeleine et leurs enfants – les deux fils que Malraux avait eus avec Josette Clotis et le fils que Madeleine avait eu avec le frère de Malraux –  occupaient les premier et deuxième étages, et après, quand Malraux ayant enfin accepté de partir, de mauvaise grâce et non sans avoir menacé de faire réquisitionner la maison, les parents de Delphine s’installèrent dans les étages libérés, sa grand-mère bien-aimée, Claudie Renard, conservant son appartement au rez-de-chaussée dont l’autre partie fut louée à des artistes. Et une remontée temporelle à partir de la mémoire familiale et de sources écrites – cahiers intimes, correspondances, archives municipales – qui tourne en spirale autour de personnages exceptionnels, deux hommes, Victor Farcy et Michel Weinberg, et une femme, Claudie Renard, et de l’énigme de leurs liens intimes qui, entre raison et passion, s’accommodèrent des renoncements demandés par la société de l’époque.

Claudie, maumariée – élevée par une tante qui avait plus de biens que ses parents, elle épousa à dix-huit ans, mariage arrangé par sa tante et les parents du garçon, René Renard, quatorze ans de plus qu’elle, et eut aussitôt un premier puis un deuxième fils – et excellente pianiste qui suivit à la Schola Cantorum les cours de Vincent d’Indy dont elle devint une très proche amie. Victor Farcy, industriel fortuné issu d’un milieu paysan et peintre amateur épris d’art et de justice sociale, qui fit construire pour Claudie et lui-même la Grande Maison, « un univers de soleil et de lumière, créateur de musique et de peinture » qu’il offrit à Claudie alors qu’il était marié et père d’une fille à peine plus jeune qu’elle. Michel Weinberg, brillant bactériologiste né à Odessa dont Claudie devint la collaboratrice à l’Institut Pasteur après avoir suivi à cet effet les cours dispensés par l’Institut.

Au point qu’aucun scandale n’accompagna la naissance d’un troisième garçon alors que les aînés avaient déjà dix-neuf et vingt-trois ans et que le mari de Claudie, qui reconnut l’enfant, vivait en Argentine…

Le petit Claude, futur père de Delphine, grandit ainsi entre « papy », Victor Farcy (c’est lui qui avait proposé à Claudie de l’appeler ainsi), aussi attentif à cet enfant qu’il l’avait été aux aînés, « oncle Michel », qui lui offrait des cadeaux et s’inquiétait particulièrement de lui comme en témoignent ses lettres, et les visites d’un père lointain qui étaient l’occasion de fêtes où tous se retrouvaient avec plaisir. Ce n’est que quelques mois après son propre mariage qu’il apprendra l’identité de son père biologique.
Ce que le livre ne dit pas, mais que l’on comprend sous les mots, c’est que cela ne fut pas sans conséquences sur le caractère de l’enfant. Son très haut niveau d’exigence esthétique et son souci de perfection furent d’incomparables atouts pour le service Recherche et Industrie qu’il créa à la Régie Renault. Mais il n’en fut pas de même dans les rapports d’un père avec sa fille… Les lecteurs qui connaissent le parcours intellectuel et spirituel de Delphine Renard peuvent aussi deviner en filigrane comment ce qui est enfoui peut resurgir deux générations plus tard à travers certains choix qui orientent une vie. Celle aujourd’hui de la petite Delphine est une réponse lumineuse à la barbarie.

Anne Guerin-Castell.
Article publié dans Le Lien numéro 64

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Delphine Renard, La Grande Maison de brique rose, La mémoire blessée dans l’attentat de l’OAS contre André Malraux (1962), 2013, Paris, Éditions Tirésias, coll. Lieu est mémoire, 128 p., nombreuses illustrations.