Contexte historique du 15 Mars 1962

Posté le 25-05-2013 dans Le 15 mars 1962, Les Centres sociaux

Algérie

En 1955, Jacques Soustelle, nommé Gouverneur général de l’Algérie, appelle Germaine Tillion pour l’aider à développer une politique, déjà expérimentée en Amérique du Sud : faire en sorte que les Algériens les plus déshérités reçoivent un minimum de formation et d’aide, médicale en particulier. Le texte de création est rapidement pris, il serait trop long de le rapporter ici. Retenons quelques termes essentiels : »donner une éducation de base – insister sur l’enseignement agricole – développer un service d’assistance médico-social – assurer le progrès économique, social et culturel… »Ces structures répondaient à un très grand besoin, surtout venant des populations les plus éprouvées par la guerre. Animés par des Français et des Algériens qui respectent les opinions et les valeurs d’autrui, les Centres Sociaux Educatifs connaissent très vite le succès.

L’armée, de son côté, a mis en place des Sections Administratives Spécialisées qui n’attirent personne. L’échec est mal ressenti. Il devient accusation : si les Centres Sociaux Educatifs réussissent, c’est qu’ils constituent un réseau subversif. La presse développe ce thème, accuse, et les premiers sévices commencent. Dès 1956, seize membres du personnel sont arrêtés, certains (dont des femmes) sont torturés… puis relaxés. Le Général Massu accuse, ses colonels renchérissent ces diffamations sans la moindre preuve. En 1959 ce sont vingt membres des Centres Sociaux Educatifs qui sont arrêtés, à nouveau torturés, seize sont libérés, quatre sont condamnés à quelques mois de prison. Au cours du procès les accusations redoublent. Pour certains membres de l’O.A.S. souvent issus de l’Armée, l’objectif est clair : il faut détruire les Centres Sociaux Educatifs.

En mars 1962, désavoués à trois reprises par la Justice, vaincus, ils se vengent. Froidement, ils abattent les hommes, Français et Algériens mêlés qui avaient la responsabilité de cette action d’émancipation fraternelle.
L’abominable massacre de Château-Royal dépasse le « simple » assassinat de nos amis. C’est en premier lieu un crime contre la Culture et la Justice.

Un peu d’histoire

La longue histoire de l’Algérie anté-islamiste associe les paysans berbères d’origine à l’histoire générale des Méditerranéens.
Phéniciens, Romains, Vandales, Byzantins envahissent, massacrent, intègrent la masse paysanne mais ne la font pas disparaître.

Les Arabes arrivent en 647. En moins de cent ans ils imposent la religion musulmane à l’ensemble du Maghreb, du monde berbère qui aboutit aux rois berbères du Maghreb Almoravides et Almohades et à leurs civilisations prestigieuses. La reconquête espagnole et l’arrivée des Turcs en 1534 en Tunisie font basculer les confréries algériennes dans la mouvance turque de l’histoire maghrébine. Elles isolent le Maroc face à l’expansion européenne jusqu’à la prise d’Alger par les Français en 1830.

En 132 ans la colonisation française délimite le cadre géographique de la future nation algérienne. Elle ajoute à la population musulmane résidente une masse d’émigrants du pourtour européen de la Méditerranée : Français, Espagnols, Italiens, Maltais…

Elle impose à ce nouvel ensemble à forte majorité musulmane un cadre administratif, puis politique, à l’image des élus départementaux de la « métropole » mais à deux étages :
le supérieur : les citoyens français de souche, les naturalisés ou intégrés,
la masse paysanne : essentiellement musulmane avec peu de droits, encore moins de ressources, mais soldats à part entière puisque 173.000 maghrébins sont tombés sur le front en 1914-1918. Il lui faudra attendre 1944 pour être concernée par l’obligation scolaire instaurée en France en 1881 par Jules Ferry, refusée à l’époque par les tenants du colonialisme; l’autre « faute culturelle » étant de ne pas avoir décidé, au départ de la colonisation, du bilinguisme (arabe-français), voire du trilinguisme (arabe, berbère, français), obligatoire dans la vie scolaire, administrative et culturelle.

Cette juxtaposition se fait, pour les Européens, dans ce que Mgr Pierre Claverie appelle une « bulle coloniale »: « J’ai vécu dans une bulle, ignorant l’autre, comme faisant partie du paysage ou du décor que nous avons planté dans mon existence collective ».

Lorsque l’Autre, en 1954, affirma son existence et sa volonté d’une « Algérie algérienne » créée par la guerre révolutionnaire, ce fut le drame pour « l’Algérie française » qui engendra le terrorisme de l’O.A.S. Ces tueurs dirigés par des officiers et soldats admirateurs du putsch fasciste de Franco enflammèrent des « petits blancs » pour les thèses racistes qui ont toujours sous-tendu l’action des dirigeants colons ou financiers de « l’Algérie française ».

Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons eux, comme beaucoup d’hommes et de femmes de même conviction ont cru et ont travaillé à une Algérie fraternelle, fondée sur la tolérance, l’égalité et fortement imprégnée des valeurs de la République. Ces enseignants ont mis leurs actes en accord avec l’idéal parce qu’ils estimaient que cela faisait simplement partie de leur mission éducative.

Max Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons ont payé cet engagement de leur vie le 15 mars 1962, sur les hauteurs d’Alger.